SA VIE DE ZÈLE A GONFLANS
participé aux mêmes grâces, en recevant les mêmes Sacrements : la. sainte Communion et la Confirmation. Les trente militaires et un capitaine étaient aussi modestes et silencieux que les élèves : tant il est vrai que l'Esprit- Saint, lorsqu'il règne dans les âmes, met tout à l'unisson ^ » Un déjeuner copieux, une distribution de bons livres, et des paroles maternelles les attendaient au retour de ces solennités. Une fois, elle sauva de la prison, de la mort peut-être, un militaire coupable d'avoir frappé son chef; elle l'emmena à Paris caché dans sa voiture, et elle obtint sa grâce : « Ma mère, je vous dois la vie! » lui disait le soldat.. La reconnaissance de ces braves gens lui demeura fidèle. On raconte que M""' Barat , dans un de ses voyages, se trouvant à stationner dans la gare d'une ville où le même régiment avait été transféré, ses anciens protégés de Charenton la reconnurent : a C'est la bonne mère de Conflans, » se dirent-ils l'un à l'autre. Ils l'entourent aussitôt, lui font un siège de leurs sacs, la prient de s'y reposer en attendant le train, lui montrent les livres et chapelets qu'elle leur avait donnés, et écoutent ses pieux conseils, jusqu'à ce que le départ mît fin à cette scène ^
Si tel était le rayonnement extérieur de la charité de M""" Barat , on devine ce qu'en devait être ia fiamme au foyer même. Elle ne se trouvait heureuse qu'au milieu de ses novices; elle disait que, loin de Gonfians, « elle était semblable à la colombe hors de l'arche , ne sachant où poser le pied jusqu'à
1 A M""= E. de Gramonl, 17 mai 1844.
2 Tém. de sœur Marie, d'après sœur Agnès, n° 138.
ce qu'elle lut de retour. » Et un autre jour, après une assez longue absence : « Nous avons vu, dit-elle, bien des âmes ferventes, durant notre voyage, mais notre orgueil de mère ne peut admettre que vous puissiez être surpassées par personne. Conflans sera toujours notre île fortunée ^ »
Une fois établie parmi ses novices, M""" Barat ne voulait être que la plus humble et la moindre d'entre elles. Elle leur disait : « Mes enfants, je suis venue vous demander l'hospitalité. — L'hospitalité, ma mère, mais tout Conflans n'est-il pas à vous? -r Oh ! non, je ne possède rien. Conflans est au noviciat; or, mes enfants, je n'ai pas le bonheur d'être novice. Ainsi, vous me recevrez. )> Un jour, qu'elle arrivait fort souffrante : « Mes enfants, c'est une infirme qui vient vous visiter ; je suis comme un fantôme qui apparaît et disparaît. Si saint Bernard , un si grand homme , s'appelait la chimère de son siècle, combien plus justement puisje le dire de moi! Cependant, réjouissons-nous : car nous n'en sommes pas moins les épouses de Jésus- Christ*. »
Nous n'avons plus à retracer l'enseignement spirituel de cette grande maîtresse des âmes. Il était tout entier dans ce mot qu'elle leur dit nu premier jour de l'an 18^i3 : « Voulez-vous être saintes? — Oui, oui ! nous le voulons toutes. — Eh bien, mes filles, donnez tout, et vous aurez tout. «
Tout donner, c'était se vaincre, s'immoler, triompher de la nature. Elle disait de certaines novices : « Ce
1 Journ.il, If. si'pl. IS^iG.
a Journal, 19 mare 1K'i:i, 17 marn If^j'i, 17 ^v\>{. 1815.
SES INSTRUGTlOiNS A CONFLANS 289
sont de bonnes enfants. J\lais, hélas! papa, maman ne sont plus là ; et dès lors tout leur manque. Impossible de surmonter cela , malgré la vocation. Nous sommes vraiment dans un siècle de nature. C'est le sensible qui domine. Et que faire, grand Dieu! avec de tels cotons • ! » Elle leur apprenait donc à détendre des liens trop chers : « Ce qui fait, mes enfants, que le temps du postulat est le plus pénible de tous, c'est que le sacrifice des siens est le plus rude à la nature. Celui-là fait, les autres ne coûtent presque plus. Puis, le crucifix est là, qui console de tout. » Elle leur enseignait à commencer d'aimer leur famille sur la terre , comme on aime dans le ciel. Même force d'àme était requise pour rompre ces autres liens de fraternité que forme la communauté de vie au noviciat. Un jour, annonçant aux novices que plusieurs de leurs compagnes très-aimées allaient partir en obédience, elle dit : « Nous ferons notre sacrifice gaiement, mes bonnes filles; nous fêlerons ce départ par un repas de famille, comme les martyrs d'autrefois faisaient ensemble le repas libre, avant d'aller au supplice pour le nom de Jésus-Christ ^ »
Voilà ce que M""^ Barat appelait tout donner. Ce qu'elle appelait tout avoir, c'était posséder Jésus. En conséquence, elle prêchait l'oraison, la vie d'union, principe de la vie d'action et l'esprit intérieur, dont elle parlait ainsi : « Depuis le jour où Jésus-Christ, malgré mon indignité, m'a confié la Société, je n'ai cessé de demander pour toutes nos religieuses, outre l'humilité,
1 A M™' Eul. de Bouchaud, 18 fév. 1842.
2 Journal, 6 fév. 1843.