‹ Histoire de Madame BaratChapitre 138 sur 311 · LA SOEUR MARIE LATASTE · texte numérisé non relu

LA SOEUR MARIE LATASTE

Notre-Seigneur se modifia peu à peu; et lorsque, plus tard , un de ses anciens directeurs l'interrogea sur ce sujet, elle lui fit cette réponse : « Je suis ici dans le lieu du repos et du calme de l'âme, dans le Cœur si bon du Sauveur Jésus. Il me mène par une voie qu'il m'a indiquée, et dont je ne sortirai jamais, je l'espère. Mener une vie humble, cachée, inconnue, ignorée, vivre pour Dieu en Jésus- Qhrist, voilà ce qui m'est destiné et ce qui me suffit ^.. » Elle s'explique davantage dans la lettre suivante, qui est très-digne de remarque : « Notre-Seigneur n'a rien changé de sa bonté à mon égard, bien qu'il ait changé de conduite. Il n'y a dans nos relations plus rien de douteux ni de sensible : la voie par laquelle II me mène est une voie simple et commune, dans laquelle je jouis de la paix la plus profonde'-. »

Cependant, à cette époque, la supérieure du noviciat de Conflans, M'"" Eulalie de Bouchaud, n'était plus. Depuis longtemps elle traînait une vie dont on désespérait chaque jour davantage. « C'était, dit une de ses novices, comme un de ces cierges bénits, emblèmes de pureté, de foi et de charité, allumés à l'autel, mais qui n'éclairent le sanctuaire qu'en se consumant. » M""" Barat le sentait. Elle écrivait, le 3 avril 1844, à la mère Emilie : « Notre si parfaite mère Eulalie de Bouchaud s'en va tout doucement à son éternité. Quel ange de vertu! Quelle odeur de sainteté elle répand autour d'elle! Vous comprenez, ma fille, combien cette perfection augmente nos regrets de la perdre. On peut dire qu'elle réunit

1 Rennes, 21 nov. 1846.

2 Rennes, 30 avril 18'i7.

presque tout ce qu'il est si rare de trouver dans une supérieure et une maîtresse des novices! » M""^ Barat, comptant sur le bienfait d'un changement d'air, la fit transporter à l'hôtel Biron, d'où elle écrivait : « Notre sainte et parfaite malade, est toujours l'objet de mes soins comme de mon afTection. Dieu peut encore nous la rendre, mais ce serait un miracle : ce fruit est mûr pour le ciel, et Jésus veut le cueillir'. » Il le cueillit, en effet, le malin du 20 avril; et quelques jours après, M"" Barat, encore émue de cette précieuse mort, en écrivait ces lignes à sa sœur Emma : « Un regard vers le ciel peut seul adoucir notre profonde douleur. Votre sainte sœur, qui nous a édifiées jusqu'à ses derniers moments, y jouit avec Dieu d'un bonheur sans fin. Ah! ma fille, efforçons-nous d'imiter ses vertus, et que bientôt nous puissions mourir comme elle, dans le baiser du Seigneur-! »

Chaque année apportait à M""^ Barat de pareils deuils, consolés, il est vrai, par de semblables espérances. A Bordeaux , elle perdit M""^ Néline de Warvilliers, la maîtresse du pensionnat, de qui elle écrivait : « Ma pauvre Néline, je ne la verrai donc plus sur cette terre! Ah ! dites-lui que je la bénis, que je prie pour elle, que je partage ses souffrances, et demandez-lui qu'elle ne m'oublie pas devant Dieu^ » A Montet, la nièce du fondateur de l'Ordre, M"''' Aglaé Varin, déjà mûre à son printemps, disait dans sa longue agonie : « J'étouffe, j'élou (Te ; eh bien! si Dieu le veut, oui, oui, j'étoufferai! » Deux heures avant sa mort, elle dit : « Je vois la sainle Vierge

1 A M"" Emma de Bouchaud, U avril l8'iJ.

2 Paris, 29 avril IS'i^.

3 A M'"' Buescn.Jellc,2'i juillet t8i2.

qui me couvre de sa protection. » Le mot perpétuel, qu'elle prononça en renouvelant ses vœux sur son lit de mort, fut le dernier qu'on recueillit sur ses lèvres expirantes. « C'en est donc fait de notre ange, écrivit M™® Barat; le Seigneur a donc voulu la moissonner dans sa fleur. Ce sont les âmes d'élite que l'Epoux céleste choisit : adorons ses desseins. Au moins, nous qui restons, travaillons le double, et hâtons-nous de nous sanctifier, afin de mériter le repos à notre tour^ » A Pignerol, une autre sainte âme, M""" Clara Quirin, supérieure de l'Abbadia, s'était consumée lentement pour Jésus-Christ. Le 8 septembre de l'année 1841, fête de la Nativité de la Vierge Marie, elle aussi naquit à une vie meilleure. « Nos colonnes nous sont enlevées, s'écriait à cette nouvelle la mère générale; point de découragement toutefois. Ces âmes saintes prieront pour nous, et le Seigneur enverra son esprit à notre jeunesse ^ » Mais la mort fauchait pêle-mêle la jeunesse et l'âge mûr. A Conflans même, elle frappa une novice irlandaise, Philomène Henneberry, l'élève et la gloire des sœurs de Roscrea. La jeune fille expirante, venait de recevoir l'Extrême- Onction, lorsqu'on l'entendit chanter \e Salve, Regina; après quoi elle dit : « Je ne savais pas qu'on pût être si heureuse en un jour comme aujourd'hui''. » A Avignon, M""^ Nicoud, supérieure de la maison, femme d'un grand mérite, laissait à ses religieuses ces dernières paroles : « Je recommande à chacune de s'attacher au devoir de sa vocation religieuse : religieuse

1 A M""= Emma de Bouchaud. Jelte, 23 juillet IS41.

2 à M"-» du Rousier, 12 sept. 1841.

y Notice circulaire des défuntes , t. II, p. 285.

apôtre, religieuse victime , quel sublime état ^ ! » Celle qui lui succéda dans la maison d'Avignon, M""' Edmée Lhuillier, l'institutrice de l'œuvre des Enfants de Marie, ne lui survécut que quatre mois. « Quel vide dans cette maison où elle avait déjà fait tant de bien! écrivit, le 11 octobre 1843, la mère supérieure. Et par qui remplacer cet apôtre? C'en était un dans son genre; et que d'âmes elle a gagnées par sa vraie piété-! » Enfin, le lendemain même de la précieuse mort de M"'® de Bouchaud, M"'*' Antoinette de Gramont, supérieure du Mans, expirait à Paris, dans les bras de sa sœur. « Que de pertes, écrivait la mère générale, mais aussi quelles morts calmes, remplies d'espérance! Oh! qu'il est doux de mourir au Sacré-Cœur^! »

Dans celte môme période, M"'" Barat avait vu tomber, dans l'Eglise de France, ses soutiens d'autrefois. M^''de Beauregard, évêque d'Orléans, mourut à Poitiers. « Je n'oublie point de prier pour le saint ami que nous venons de perdre, dit M""" Barat. C'est encore un lien de rompu; mais ces liens se retrouvent au ciel, et ils nous y attirent*! » M^ Frayssinous était mort à Bodez. dans le mois de décembre 1841. « Notre digne et saint ami, M*^' d'IIcrmopolis, est donc au ciel! » s'écriait, dans sa confiance , la mère générales C'était vers celle patrie que moulaient ses désirs; et dans le mois de juin 1843, annonçant la mort de M'' Tharin, évèque de Strasbourg, elle ajoutait : « Quelle àme, (juel zèle!

i A'o/ùr circulaire des défu)itcs , 21 juin \s\[\ , p. ^IH).

2 Amit'ns, 11 ocl. 18'i3.

3 A la môre Dumazoaud, 16 avril I8ii.

4 A la mère Grosicr. Home, 20 dcc. 18'*1. .', j\ \|..i. dy Graraonl , 'M dcc. is'il.

Que n'avait -il autant de forces physiques que de désirs du bien! C'est ainsi que le ciel s'ouvre pour nos amis et nos proches. Ah! ma fille, travaillons à ce qu'il soit bientôt notre demeure : la terre est si vile, son séjour si amer!... Que nos pensées tendent donc toutes, de même que nos œuvres, vers le but unique que nous désirons. Priez et ayez toujours plus de fidélité et d'amour pour Jésus'. »

Il y avait à Conflans, auprès de M"^ Barat, une vénérable assistante qui, elle-même près de sa tombe, apportait au noviciat la lumière de son instruction et de son expérience : celait la mère de Charbonnel. Elle était à Béthanie, après M""^ Barat , la première représentante de l'esprit du Sacré-Cœur. « Malgré sa cécité, écrivait en ces temps-là la supérieure générale, cette bonne mère si dévouée peut faire encore bien des choses. Ses instructions sont parfaites : ce que je ne pourrais faire, je n'en aurais pas le temps-. »

M""^ de Charbonnel était donc devenue tout à fait aveugle; mais son esprit n'avait rien perdu de sa lucidité : « Cette aimable mère, nous écrit une des novices de celte époque, était une encyclopédie vivante, où nous puisions toutes sortes de trésors. Elle avait la passion de la littérature classique, et quand sa mémoire heureuse, servie par un goût exquis, nous en citait des fragments, elle faisait passer en nous ce frémissement que donne l'apparition du beau. — « Il est bien heureux, répétait-elle humblement, que Dieu me laisse l'esprit

1 A M™' Em. de Bouchaud. Conflans, 19 juin 1843.

2 A M""= Em. Giraud, 22 aoûU846.

des autres. C'est seulement par là que, en me rendant supportable, je puis attirer quelques âmes au Cœur de Jésus ! » Mais sa plus grande séduction était sa vertu. Celte vertu était chez elle à l'état de printemps. Nous l'avons vue conserver jusque dans sa longue vieillesse la fraîcheur inaltérable de la grâce baptismale, et l'impérissable jeunesse des âmes aimées de Dieu. Son amour pour Jésus-Christ se traduisait dans une naïveté de tendresse qui ne faisait que croître à mesure que l'âge la rapprochait de l'Époux et des noces éternelles. Soit que nous la regardions silencieuse, recueillie, au repos, dans l'oraison, soit que, en cercle autour d'elle, nous fussions suspendues à ses lèvres intarissables, l'écoutant nous raconter les choses d'un autre siècle, avec ce zézaiement du premier âge, qui était l'âge de son âme, nous croyions avoir devant nous la représentation de la vie intérieure et de cette perpétuelle enfance à laquelle fut promis le royaume des cieux. »

Ce qui distinguait les instructions de celte mère , nous apprennent encore les journaux du noviciat, était un attachement délicat, scrupuleux, â l'esprit et aux doctrines de l'Eglise romaine. Ayant soin d'initier ses fdles aux dissidences qui, sur divers points, partageaient encore les catholiques de France, elle les prémunissait contre de brillantes erreurs, les avertissant des'atlacher au Sainl-Siége comme au fondement même de l'orthodoxie'.

Quelquefois aussi, après avoir raconté ses souvenirs de la Terreur, on l'entendait ajouter : « Mes l)onnes filles, vous traverserez des épreuves plus dures que

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