FONDATIONS EN FRANCE, EN AUTRICHE
Tunis, et même de l'Indo-Chine, où le vicaire apostolique d'Ava et de Pegu présentait aux religieuses Tappât du martyre. « Ah ! si j'avais votre âge ! » disait M"® Barat à ses jeunes novices, en leur lisant cette demande. Et une autre fois, en considérant leur petit nombre : « Mon Dieu! que vous êtes petites! Du moins, ayez de grandes âmes. Si nous étions ce que nous devons être, Notre -Seigneur ferait des merveilles en nous. Il suffirait d'en envoyer une à chaque partie du m.onde pour la convertir'. »
Le 22 juillet 1846, M'"'^ Barat quitta la maison du noviciat pour habiter Paris. Mais bientôt elle fut rappelée momentanément dans sa famille de Conflans, par un événement qui mit dans un grand jour la tendresse et la sainteté de la servante de Dieu.
Dans ce m.ême mois de juillet 1846, une jeune novice, M™® de Monestrol, s'étant à plusieurs reprises contusionné la tête, il s'en était suivi une lésion et bientôt un abcès au cerveau. Au mois de septembre la maladie fut reconnue mortelle. En présence des effroyables douleurs de la malade, que trois personnes pouvaient à peine retenir sur son lit, les docteurs Maisonneuve et Gruveilhicr ne virent plus d'autre remède que la cruelle et douteuse opération du trépan. Les novices espérant peu du côté de la terre, se tournèrent vers le ciel, et commencèrent une neuvaine en l'honneur de sainte Philomène, dont la fête était proche. C'est au milieu de cette crise que, le vendredi 11 septembre, la mère générale arriva de Paris. Elle se rendit aussitôt près de sa chère novice. Elle lui parla d'abord de la
1 Journal, 25 août, et6oct. 1844.
confession et du saint viatique, de ses vœux qu'elle venait recevoir, puis d'un remède violent qu'il lui faudrait supporter. « Après cela, raconte la malade elle-même, je vis notre révérende mère se lever et s'approcher de moi. Elle me fit une croix sur le front. Son angoisse était visible. Elle semblait prier! Ma tète, qui était en feu, reposait sur sa main. A ce contact, je sentis comme l'effusion d'une eau bouillante qui se serait répandue en moi. Ce fut instantané; j'étais bouleversée: une action puissante agissait dans mon être. » M""" de Monestrol, comme elle-même l'atteste, sentit qu'elle était guérie. Sa tête était dégagée. Elle put se confesser d'un esprit très-libre. M""" Barat vint la revoir avant la Communion : « Voici deux voies, ma fille, lui dit la supérieure : le ciel ou la terre; choisissez. — Je ne connais d'autre voie, répondit la novice, que celle de la volonté de Dieu. » A ces mots M""" Barat fut inspirée de lui dire : « L'Amérique ou le ciel! — Eh bien! ma mère, l'Amérique ! car certainement cette voie me conduira au ciel. » On lui appliqua les reliques de sainte Philomène. Elle prononça ses vœux et reçut Notrc-Scigncur. « Quand j'eus communié, rapporte -t- elle encore, la paralysie que j'avais du coté gauche cessa, je pus joindre les mains, toutes mes douleurs disparurent, la sensibilité revint dans tous mes membres; mes yeux, naguère sans lumière, distinguèrent la campagne, que Ton voit de ma fenêtre; ma tête était rafraîchie, mon front seul conservait une pesanteur semblable à celle que l'on éprouve à la suite d'une migraine. » Toute la nuit fut remplie par un sommeil trantjuille : la novice ne se réveilla qu'au son de VAugelus. Le docteur ftlaisonneuve étant revenu le lendemain, n'en pouvait croire
GUÉRISOiN D'UNE NOVICE A GONFLÂNS 311
ses yeux : « Madame , c'est un miracle , répéta-t-il à la mère générale, d'une voix très-émue. Je suis heureux de constater un fait semblable. Ce sont de ces impressions qui ne s'effacent jamais. » Le docteur Cruveilhier eut le même étonnement : « Ce n'est plus la même personne qu'hier, s'écria-t-il. Remercions Dieu ensemble. »
Le même jour, la révérende mère, avant de repartir pour Paris, vint faire ses adieux à sa ressuscitée : « Ma fille, lui dit-elle, vous avez contracté de grandes dettes envers Dieu. Je ne connais qu'une monnaie avec laquelle vous pouvez en payer à Notre- Seigneur une petite partie : c'est un dévouement sans bornes à son Cœur et à sa croix. » Elle la bénit encore, et la dernière pesanteur de tête disparaissant sous cette bénédiction, M""" de Monestrol « se retrouva, ainsi qu'elle le témoigne, mille fois plus fraîche et légère qu'avant d'être malade. » La vénérable mère ne manqua pas d'en reporter tout l'honneur à Dieu seul; mais les témoins de ce fait et toute la Société ne séparèrent pas dans leur reconnaissance les noms de Jésus-Christ, de sainte Philomène et de la mère Barat '.
Cependant, la mère générale était venue à P-aris travailler, comme elle le disait, au « renouvellement de la rue de Varennes, »
Depuis quelques années, ce pensionnat de Paris avait attiré sur lui l'attention et la critique d'une certaine partie de l'opinion. L'aspect de cette grande maison, la qualité de la plupart des pensionnaires, la fortune de quelques-unes d'entre elles, accréditaient sans cause une
1 V. Relation circulaire, avec la note très-remarquable du docteur Maisonneuve, 25 nov. 1846, et le rapport circonstancié du docteur llamon, médecin de Conflans.
réputation de grandeur mondaine, qui faisait le gémissement de l'humble mère : « Nous sommes trop sur le chandelier, écrivait-elle dès 1844. Nos ennemis si nombreux y trouvent un aliment à leur animosité. Nous avons donc besoin de nous faire oublier, en évitant tout ce qui pourrait donner prise contre nous'. » Elle en était même venue, par humilité, à regretter l'acquisition de l'hôtel Biron : « Hélas! nous y fûmes forcées, écrivait-elle en 1846; et n'ayant pu en enlever toutes les beautés , celte demeure nous fit celle fausse repu talion. On ne nous tint aucun compte de nos modestes cellules et de nos appartements intérieurs si simples. Dès lors, on nous criliqua, et combien de sujets nous perdons tous les jours sur cette réputation! Simplicilé et pauvreté : c'est seulement en imitant ces vertus du Cœur si simple et si pauvre de Jésus que nous attirerons sur nous ses bénédictions-. »
Quelques personnes eussent fait volontiers porter à M™° de Gramont la responsabilité de la réputation faite à son pensionnat. « C'est une vraie calomnie, écrivait ]^jmc i3apat. Si je connaissais une supérieure qui eût l'esprit du monde, je ne la laisserais pas à la tète d'une maison, je l'en ôlerais sur-le-champ. Personne de plus religieux que M'"*' de Gramont. Elle a si peu d'idée de sa naissance que jamais elle n'en ouvre la bouche. Elle est pauvre pour tout ce qui la concerne, même sévère pour elle. Personne qui favorise autant les i)auvres qu'elle , et qui se sacrifie davantage pour eux '... »
Kn même temps que sa magnanime charité défendait
1 A. M. le mnrquis de Nicoloy, 18 nov. IP-i/i.
2 A la iiuTC de la Hroix. Condans, 20 fûv. 1846.
T A M"'« du Housicr. Paris, IIJ mars iSi 1 cl '2i déc. 1840.