SES TRISTESSES A PARIS
ainsi M""^ de Gramont contre ses détracteurs, la mère Barat la consolait, la fortifiait elle-même, entrait dans ses peines, en cherchait le remède, et avec quelle bonté! « Que je soufîre de vos soucis! lui faisait-elle savoir; c'est ma pensée habituelle et mon réveille -mâtiné »
Mais il faut bien le dire : depuis le dissentiment des dernières années, M""® de Gramont n'avait plus avec sa mère générale la même ouverture. M""® Barat cependant ne cessait de lui faire de maternelles avances : « Pourquoi, si vous avez quelque chose qui vous peine, garder tout en silence et me taire vos ennuis? Je serais si heureuse de m'entendre avec vous, pour tâcher de perfectionner la mission que le Cœur de Jésus vous a confiée, et qu'il est bien difficile que vous souteniez seule! Ce n'est pas en nous séparant que nous réussirons, mais c'est en nous resserrant au contraire de plus en plus^ » De même, deux jours après : '< Je suis obligée de vous contrarier quelquefois. Notre-Seigneur permet que vous n'ayez pas toujours les mêmes vues pour le bien; mais croyez-le, chère petite mère, je ne vous en aime pas moins; et je puis dire que mes autres croix seraient peu de chose et s'adouciraient beaucoup si vous étiez heureuse et à l'aise avec moi. Je prie depuis longtemps le divin Cœur de Jésus de vous le mettre dans l'âme. Alors nous serons plus fortes pour porter nos croix , parce que nous les partagerons ^ »
Le séjour de M""" Barat dans la maison de Paris devait enfin remédier à cet état de choses. Prudemment, elle n'eut garde de s'imposer comme supérieure.
1 Rome, 28 mars 1845.
2 Conflans, 3 nov. 1845.
3 Conflans, 5 nov. 1845. — IL, 28 août 1846.
31i HISTOIRE DE MADAME BARAT
Renvoyant, au contraire, toutes les olficières et les moindres sœurs à l\l'"''de Gramont : « C'est d'elle seule, disait-elle, qu'il faut prendre les ordres. Vous ne gagneriez rien, mes bonnes filles, à vous adresser à moi. Je suis moins indulgente qu'elle. La bonne mère de Gramont, voyez-vous, c'est le refugimn peccatorum^ ! » Elle ne tarda pas, de la sorte, à gagner tous les cœur^. « Tout ce mois d'août, note-t-elle dans le petit journal qu'elle faisait à cette époque , s'est passé à préparer ma visite rue de Varennes. Toutes ont montré un très-bon vouloir de se renouveler. »
Mais cette rénovation ne devait pas s'achever sans qu'il en coûtât cher à son afTection. Elle disait, dans les mêmes notes : « Cette visite a commencé sous les auspices de la croix. » Une épidémie de rougeole ravageait le pensionnat; plusieurs enfants étaient mortes. M™" de Gramont se multipliait auprès de ses malades : elle les veillait nuit et jour. Elle-même se sentit atteinte, dans la nuit du 25 au 26 septembre, d'une lésion au cœur. Elle se traîna encore jusqu'au 1*^'" octobre. Ce jour-là, elle prit sa chambre pour n'en plus sortir : « Ma carrière est finie, » déclara-t-elle aussitôt. Cette carrière si noble, mais si diverse, si troublée, si malheureuse sur sa fin, allait se terminer, se purifier, se couronner par une très-belle mort, digne du Sacré-Cœur.
L'inaltérable tendresse de M'"'' IJarat pour cette fille chérie redoubla à cette heure. Témoin de son courage dans les souffrances, on l'entendait s'écrier : « Ah! je savais bien (ju'elle était vertueuse, mais j'ignorais à quel point. » La malade V(HUut faire sa confession générale;
I It'in. cl.,' la i-iitir l'.caïuc lim- \r (i', , p. '2"i,
MORT DE MADAME DE (iRÂMONT Mo
on lui donna l'Extrême-Onction dans la nuit du 10 décembre. En paix avec Dieu, elle demanda alors publiquement pardon à la mère générale et à la Société, avec l'humilité et la tendresse filiale des jours d'autrefois. « Ah! disait-elle, en songeant aux douloureuses affaires des dernières années, toutes ces peines m'ont tuée! » ]\|me Barat^ à genoux auprès de son fauteuil, dévorait ses sanglots. Sentant venir l'agonie, M"'® de Gramont demanda encore à la mère générale de lui donner son pardon et sa bénédiction. La mère Barat l'embrassa en l'arrosant de ses larmes. « Maintenant je suis prête, répéta la mourante. Mon Dieu, je vous attends, que tardez-vous encore? Venez me délivrer! » Le samedi, 19 décembre, fut le jour de cette délivrance. Avant d'expirer, elle dit à plusieurs reprises : « Je veux tout ce que Dieu veut ! » ]\loins de cinq minutes après, l'âme s'était envolée. La mère générale s'approcha et lui ferma les yeux.
Cette mort fut un deuil public dans la ville de Paris et dans la Société, qui perdait en elle une puissante tête, « J'en souffrirai longtemps, écrivait M"® Barat. Quel bien elle aurait pu ajouter à celui qu'elle a fait déjà! Seul, l'espoir de son bonheur et la mémoire de ses vertus peut adoucir mes regrets. Puis nous serons bientôt nousmême au même terme. Encourageons-nous donc à souffrir : le ciel en est le prix '. »
]^lrae Bgrat prit elle-même, avec le titre de supérieure , la direction de toute la maison de Paris , comme étant la maison mère de la Société. L'union
1 A. M™<: de Rozeville, 23 déc. •18i6. — A la mère Dumazeaud , 28 janvier 1847.
était consommée ; Forage était dissipé : il n'y avait plus maintenant un seul nuage dans le ciel.
Jamais, d'ailleurs, il n'avait été plus nécessaire de resserrer ses rangs qu'à cette heure où grondaient partout de sourdes menaces contre la Société. Mais M""^ Barat était rassurée : sa virginale armée, compacte et en bon ordre, pouvait maintenant tout braver, comme elle l'écrivait : « En dehors, que de peines, de contradictions, de persécutions même! Je ne perdrai pas courage : tant que l'union, l'attachement et la confiance mutuelle subsisteront entre nous, rien ne saura nous ébranler. Oh ! que l'ennemi de Jésus serait satisfait s'il pouvait atteindre ce but ! Ne pouvant y réussir, voici qu'il remue tout l'univers contre nous. C'est un fait dont l'histoire de la Société fera foi, lorsque nous pourrons l'écrire ^ »
1 A M'"-^ Granon. Conflans, 23 avril \8'S.