PROSCRIPTION DE MONTET
dans cette pieuse solitude vont être abandonnés. Et quels souvenirs que ceux que nous emportons de Notre- Dame-de-Manrèze, de Notre-Dame-des-Ermites, de cette Thébaïde où, aux beaux jours de l'été, nous avions sous les yeux les grandeurs de la nature dans le silence du désert^ ! »
A quelques semaines de là, M""" Barat mandait à la mère Trincano que tout était consommé : « Ma chère fille, il n'y a plus de Sacré-Cœur à Montet. Cette contrée, Fribourg en tête, est envahie par les radicaux, les Jésuites sont en fuite, nos dames dispersées dans nos diverses maisons. Cependant la mère Klosen et les domestiques gardent encore notre demeure. Mais nous craignons le pillage, qui a déjà commencé dans le voisinage de Fribourg. Priez pour cette pauvre Suisse et pour Montet. Il est bien douteux que nous puissions y retourner... Oh! que de croix en ce monde! Les méchants ont le dessus. Dieu le permet pour nous éprouver; mais ce paradis est bien court pour eux, puisqu'il se borne à un instant. L'éternité sera pour les bons : cette pensée nous console de tous nos reversa »
La mère Annette Klosen, économe de la maison, dut se retirer enfin, dans le courant de mars 1848. Elle ne pouvait se résoudre à abandonner « ce paradis de Montet », comme l'avait nommé M"''' Barat.
La première chose qui provoquait cette haine de l'impiété contre la Société était donc son nom de Sacré Cœur. « C'est une gloire pour nous, écrivait M"® Barat, mais le diable s'en sert pour nous empêcher de faire le bien.
1 Fondation de Kientzheim. Journal, p. 8.
2 Paris, 23 nov. 1847.
32i HISTOIRE DE MADAME BARAT
Il le traverse de louL côlc, à tort et à travers'. » L'enfer sentait d'instinct que le Cœur de Jésus était la grande force de l'Eglise contre lui. Voilà pourquoi il s'en prenait à ceux et à celles qui en portaient le signe : c'est d'abord au drapeau que s'attaque l'ennemi.
Une autre cause de haine était l'affinité du Sacré- Cœur avec la Compagnie de Jésus. « Le roi de Prusse ne veut pas de nous dans ses États, niandait M""' Barat, dès la fin de l'année 1845. On lui a dit que nous étions des Jésuitesses, que nous avions des mystères, et qu'il fallait se défier de nous... A Florence on a fait à peu près la même réponse : « Ce sont des Jésuitesses! » jyjmc Parât ajoutait, faisant allusion à la situation de ses maisons de Paris : « Notre position est étrange ! Nous partageons les proscriptions de la fameuse Société de Jésus, et nous ne pouvons jouir des secours que nous devrions espérer d'eux, puisque nous sommes persécutées à leur sujet. Heureusement, nous avons le Cœur de Jésus pour soutien... Tenons-nous bien serrées à ce divin Cœur par celui de Marie, et nous résisterons à tout'. »
En Italie, ce nom venait d'être voué à l'exécration par le libelle diiïamatoire d'un idéologue ambitieux et rêveur, Vincent Gioberli, dont l'orgueil avait vu, dans l'ordre de Saint- Ignace, un adversaire redoutable à cette alliance sacrilège du catholicisme et du libéralisme révolutionnaire, dont ce prêtre égaré fut un des apôtres les plus applaudis en ce siècle. Il s'était également attaqué au Sacré-Cœur, comme s'en plaignent ces lignes de M"'" Darat à la supérieure de la maison de Turin :
1 A M-"» i:. Ciuft. Paris, 18 déc. I«i7.
2 A M™' du Housier. Paris, 2.» déc. 18W.
ATTAQUES COiSTRE LE SACRÉ-COEUR 32S
« Voici Forage qui semble menacer votre troupeau. Il me paraîtrait sage de démentir, par un article publié dans les journaux, les horribles calomnies de ce Gioberti, qui peut nous faire beaucoup de tort dans les pays où nous ne sommes pas encore connues ^ » Elle insista encore et énergiquement sur la nécessité de cette réfutation, dans une lettre suivante; puis elle ajoutait avec stupéfaction : « Quand on pense que ce Gioberti va devenir à Rome un objet de culte ! On m'a assuré que son buste était placé dans le Corso, vis-à-vis de celui de Pie IX, couronné de fleurs et entouré de lumières. Ah! prions, ma fille. Que les temps sont mauvais M »
Enfin, qui le croirait? une cause plus absurde encore de l'impopularité créée au Sacré-Cœur était l'accusation de favoriser, en Italie, la domination détestée de l'Autriche. Étrange accusation! C'était dans ce même temps, qu'en cette même Autriche, la supérieure de Lemberg, la mère de la Croix, avait à soutenir de véritables assauts contre les vexations du gouvernement, et, en particulier, contre celles du comte Stadion, gouverneur de la Galicie orientale. Sa maison fut même laissée un moment, sans défense, à la merci de l'émeute, qui ne s'apaisa enfin qu'à la vue des orphelines recueillies par le Sacré-Cœur. Ces orphelines étaient les enfants de victimes des massacres dont ce pays avait été le théâtre en 1846.
Tant de haine, tant de clameurs allaient porter leurs fruits. On avait semé le vent de la calomnie, on recueillit la tempête des révolutions.-
Au commencement de l'année 1848, l'Italie était déjà
1 \ M'""= du Rousier. Paris, 20 août 1847.
2 Paris, 28 sept. 1847
en ébuUilioii. En vain le roi Charles- Albert avait-il accordé la Constitution réclamée par son peuple : il était débordé. Le l''''mars, Turin préluda à la révolte en chassant les Jésuites avec les plus odieuses violences. Le surlendemain le Sacré-Cœur fut cerné, insulté, menacé, sans que le roi ni la cour pussent réprimer ces lâches, agressions, dirigées contre une maison de femmes. Ce siège dura sept jours, au bout desquels le pensionnat dut être évacué. Les familles étaient navrées, les enfants inconsolables : elles ne voulaient pas se séparer de leurs maîtresses. La reine gémissait; les meilleurs amis de la Société, le gouverneur de la ville, la marquise de Cortanze, la marquise de la Tour, faisaient donner aux religieuses de sincères, mais inutiles protestations de dévouement. M""" du Rousier s'adressa vainement au ministre de Tintérieur, le comte Borelli : « Le roi ne peut rien faire pour vous, lui fut-il répondu ; c'est son ministre qui vous le dit. » La supérieure recourut aux conseils de Tarchevèque, mais M^ Franzoni venait de recevoir lui-même l'invitation officielle de s'expatrier pour protéger ses jours. Le 9 mars , le Sacré-Cœur abundonnna donc ses maisons de Turin. D'abord dispersées dans des familles amies, quelquesunes des religieuses tentèrent ensuite de se réunir à Pignerol. On y mit une condition: ce fut qu'elles changeraient de nom , et prendraient celui d'Inslitut national, en se séparant du reste de la Société. Elles aimèrent mieux souflVir (juc d'apostasier, et, à peu de temps de là, elles rentrèrent en France.
Pignerol tenait encore, défendu par la reconnaissance de toute la contrée. Le Sacié-Cœnr y faisait tant de bien! Tant de pauvres enfants, depuis jilus de dix