‹ Histoire de Madame BaratChapitre 153 sur 311 · ELLE RELÈVE LES AMES · texte numérisé non relu

ELLE RELÈVE LES AMES

Les mois suivants furent consacrés à pourvoir au placement des religieuses proscrites, dont quelques-unes devaient être envoyées en Amérique. Voici en quels termes admirables M"" Barat annonça ce départ à ses novices de Conflans : « Six de vos sœurs, dit-elle, vont partir pour New- York; six autres les suivront bientôt. C'est ainsi que Notre -Seigneur fait sortir le bien du mal, pour ses desseins. Lorsque la lumière se retire d'une contrée, elle passe dans une autre. Si donc on nous oblige de quitter la France, eh bien ! nous irons fonder de nouvelles colonies. — Ainsi, mes bonnes filles, ajouta-t-elle en se levant, vous préféreriez l'Amérique au malheur d'être infidèles à votre vocation? » Elles lui répondirent par un de ces élans du cœur qui disent tout en un cri : c'est leur propre expression. — « Eh bien! reprit-elle, s'il en est ainsi, je vous bénis au nom du Seigneur. » Elle étendit la main sur elles avec force. « Il semblait, rapportent celles-ci, que nous fussions devenues une seconde fois ses enfants'. »

Cependant, sous le calme qui présidait à ces arrangements, on sentait la blessure d'une âme victime. A l'une de ses filles M'"° Barat disait : « Depuis des mois, je ne vis que de souffrances et de sacrifices. Puissé-je les apprécier et en profiter !... Le courage me manquerait si je n'avais l'espoir que notre Dieu, tant offensé, sera enfin apaisé par la prière de ses saints. Jamais nous n'eûmes plus besoin de nous rapprocher de Lui. Ahl quel vide dans ce monde! Comme tout se confond et passe ! » Elle écrivait encore à la mère Maillucheau : « Comme nous sommes loin , chère Thé-

1 Journal de 1848, 22 mai.

33t HISTOIRE DE MADAME BARAT

rèse, des jours si doux et si sereins de notre jeunesse religieuse ! Je n'ose même plus me les rappeler, tant leur souvenir émeut mon âme attristée! Puis il s'y joint le regret de n'avoir point assez connu le don de Dieu, d'en avoir abusé ! Mais le passé n'étant plus en notre pouvoir, jetons-le dans le sein de la divine miséricorde, et tâchons de profiter du soir de notre vie, pour ranimer notre flambeau pâlissant. Au fond, comme Dieu voudra et ce qu'il voudra M » A une autre enfin : « Disons avec le prophète : « Il est bon, Seigneur, d'avoir été humilié; nous pourrions dire calomniées et haïes sans sujet, puisque nous n'avons voulu faire que du bien à cette Italie qui nous fait tant soufi"rir ! Mais adorons en silence les desseins du Seigneur M »

Puis, — et tel est le point de vue supérieur des saints, — ce que M"'" Barat considérait dans ces malheurs, ce n'était finalement ni la compromission d'un intérêt terrestre, si sacré qu'il pût être, ni une souffrance humaine, si vive qu'elle fût. Laissant le monde de la terre, elle se portait instinctivement et directement vers le Cœur de Jésus-Christ. Là, elle ne voyait qu'une chose : la blessure de l'amour; elle ne connaissait qu'un seul mal : le péché , qui avait attiré toutes ces calamités sur le monde et sa famille , et elle s'en allait répétant dans chaque lettre : Vœ nobis! quia peccavimus tibi. Ainsi, quand elle connut toutes ces proscriptions : « Aii ! dit-elle, la circonstance qui me déchire le cœur c'est celle de la haine contre le divin Maître. Et comme son ennemi Satan va y gagner ! Tâchons au moins, ma fille ,

» Paris, 'S.\ mai \H.\S.

2 A l.i mi'-Ttj Iliininzi.'autl. Paris, 7 juin 18-48.

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