‹ Histoire de Madame BaratChapitre 160 sur 311 · SES ALARMES POUR ROME · texte numérisé non relu

SES ALARMES POUR ROME

que lui! Que sera-ce donc que l'enfer qui les réunira tous? La pensée en fait frémir'. »

Rome fut délivrée. A celte nouvelle , M"'" Barat poussa un cri de joie : « Enfin, Rome est rendue! Que de reconnaissance nous devons à Jésus-Christ ! que d'actions de grâces au divin Cœur ! » Toutefois , à cette joie se mêlaient encore de vagues craintes pour l'avenir; et dans une autre lettre la prévoyante mère disait : k Nous apprenons enfin la délivrance de Rome; mais continuons de prier, le mal est profond, et ne pourra se cicatriser d'ici à de longues années : il faudra un secours spécial de Jésus-Christs »

Alors elle relevait la tête, et au-dessus de cette terre criminelle, ensanglantée, elle regardait le ciel. Elle écrivait, peu après, à un de ses neveux : « En somme, mon cher ami, on est très-mal sur la terre. Aspirons avec force vers la vraie patrie; maintenant, c'est fini pour nous : nous ne verrons plus de b.eaux jours. La masse des populations se gâte toujours plus. Il y a trop de mauvais; c'est la plaie de l'époque. On ne sait plus que faire de cette foule de révolutionnaires qui encombrent tous les Etats. On les repousse d'un côté, ils affluent d'un autre. A Rome, il y a des dissidents jusque dans le gouvernement pontifical. Dieu seul, je pense, pourra trancher la^ question. C'est à nous de priera »

Le cœur de la mère générale souffrait d'une autre blessure. En France, à côté d'elle, elle voyait, depuis le mois

1 ji^ ^jmc Dumazeaud. Paris, 1'^ juillet 1849.

2 A M™' Giraud, 4 mai et 4 juillet 1849.

■i A M. St. Dusaussoy. Paris, 27 août 1849.

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de janvier 1849, le choléra sévir avec une violence qui faisait craindre les désastres de 1832 : « Après avoir effleuré la rive droite de la Seine, écrivait la mère générale, voici qu'il s'est arrêté sur la rive gauche, où nous sommes, et il y a des victimes en plusieurs établissements. Puis un autre choléra moral qui se répand d'une manière effrayanlc : c'est le socialisme qui gagne tous les jours... Priez pour nous. Je m'en remets au bon plaisir du divin Maître. J'ai confiance que le Cœur de Jésus nous gardera de tout péril'. » Si, celte fois encore, le choléra fut clément pour la Société, diverses autres maladies lui firent, à cette époque, éprouver de nombreuses pertes : « Il n'y a presque pas de semaine qui ne nous apporte un ou deux billets de morts, écrivait M""" Barat. Nous avons plus de' soixante-dix religieuses de moins qu'en 1848; puis les vocations sont devenues plus rares à cause des temps mauvais -. » On eût dit qu'à chaque fois que de grands malheurs publics s'abattaient sur l'Église, le Sacré-Cœur s'efforçait, ou de les conjurer, ou de les éloigner, en présentant au ciel de plus nombreuses victimes.

Une des premières enlevées pendant celle période fut la supérieure de Lille, M""" Eulalie Gonlhyn, qui, à l'approche do la mort, ne craignait qu'une chose, ne pas la sentir venir : « Ne vous laissez jtas tromper, disaitelle à ses sœurs , je veux être avcM^ie : c'est une si grande chose que de mourir ! » Elle fut exaucée au delà de ses désirs. A chaque nouvelle crise d'une agonie de douze jours, (jn Tentendait répéter : » Je croyais encore

» A M"" de Cliarbonnel. Paris , 13 avril 18V.I. 2 A M-' de Cliarl)Oimel. Paris, 13 avril iH-V.K

une fois que tout était consommé. Mais non ; pas une minute , ni plus tôt , ni plus tard , que celle qui a été fixée par le bon Maître. » M"'*' Barat lui envoya sa bénédiction : « Ah! si ces lignes la trouvent encore sur cette terre d'exil , dites-lui à cette mère et fille chérie que je la bénis; qu'elle prie pour moi lorsqu'elle sera à la source des eaux vives , et qu'elle jouira du souverain bien '. »

La même année vit s'éteindre la rapide existence de la sœur Marie Lataste, dans la maison de Rennes. « Oh! que la mort est douce! mon cœur se fend d'amour! » s'écriait -elle au sein de souffrances aiguës. On lui fit faire ses vœux sur son lit d'agonie : « Je suis donc l'épouse de Jésus, et cela pour toujours! Je n'ai aimé que Lui! Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, répétait-elle souvent. — 0 Divinité! ô Trinité ! ô Unité! ô Jésus! venez prendre mon âme! c'est l'avant-goût du ciel. » — « Le 10 du mois de mai, vers quatre heures du matin, rapporte sa supérieure ; lorsque autour de sa cellule une multitude d'oiseaux s'éveillaient dans les grands arbres et chantaient les louanges de leur Créateur, la sœur Marie Lataste prêta l'oreille , sourit, baisa le crucifix, et rendit son âme à Dieu-. »

Chacune de ces mourantes apportait dans ce dernier acte le caractère de sa nature et l'inspiration personnelle de sa grâce; mais l'allégresse les marque toutes d'un trait commun. A Turin, une grande religieuse, M"® Clarice Chérubini, âme d'une pureté céleste éprenait tranquillement congé de sa supérieure , la mère du

i Notice circul. des défuntes, 1847, t. III. 2 Sa.vie et ses œuvres , t. I , ch. viii, p. 122.

Rousier : « Vous m'avez tout appris, Dieu m'accorde que vous veniez m'apprendre encore à mourir. » Alors, elle la chargea de porter ses adieux reconnaissants à la mère Barat; puis, parlant de la comtesse Chérubini, sa mère : « Remerciez maman du sacrifice qu'elle a fait en me donnant au Sacré-Cœur. C'est le principe du bonheur dont je jouis maintenant'. » A Rome, àSainte-Rufine, une jeune religieuse entrée au noviciat à l'âge de quinze ans et demi, Maria Carosanti, faisait éclater une joie enfantine, quand, le soir même de ses vœux, elle reprenait le lit qu'elle ne devait plus quitter. « Mon Jésus, disait-elle, je ne vous avais demandé que le temps de me consacrer à vous; vous m'avez prise au mot. » On l'entendait chanter : Al cielo, aima mia, al cielo, con Maria! Elle disait encore avec une familiarité de piété tout itahenne : « Quand, en arrivant au ciel , je verrai ma bonne Mère qui me présentera sa main, qui me défendra de la baiser, qui pourra m'empêcher de me jeter dans ses bras ! »

En France, il était peu de maisons qui n'envoyassent à la mère générale le récit de morts semblables. A Toulouse, on disait à M'"" Noémie d'xVstros, nièce de l'Archevêque : « Quand vous arriverez au ciel, quels grands yeux vous ouvrirez! — Et quel grand cœur! » répondit-elle. A Montpellier, on venait d'apporter le divin viatique à M""^ Soudan : « 0 mon Dieu, s'écriat-elle ai)rcs la communion, élargissez mon cœur pour qu'il vous rende grâces! Il est là, ajoutait-elle en metlanl la mairi sur son cœur; il est là. Lui si grand, moi si petite! » l-^lle dit encore : « Lorsque j'arriverai devant

• Nolicea circuliin-s dm défuntes, lomi- 111, minces 18i8-18iy.

Dieu, je lui demanderai deux choses pour la Société : des religieuses qui la consolent, des grâces qui la purifient. » Il faut citer encore ces dernières paroles de la mère Rancelot : « Je ne veux rien, je ne souhaite rien, j'ai collé ma volonté à la volonté de Dieu. » Et celles-ci de M"''' Sophie de Saint-Alouarn : « Je ne sais comment cela se fait; mais, malgré mes fautes passées, je ne puis un instant avoir peur de Jésus-Christ. Je sens toujours davantage qu'il est pour moi un père miséricordieux. » Une vieille mère, M"'^ Lefranc, alors plus qu'octogénaire , qui avait vaillamment traversé les prisons et affronté l'échafaud en 93, rajeunissait ce sacrifice dans le délire de l'agonie. On l'entendait dire avec énergie : « Entendez-vous, on vient me chercher pour mourir? Eh! bien, oui, partons ! » D'autres fois aussi c'étaient de jeunes professes, comme M"" Valentine d'IIendecourt, qui repliaient doucement leurs ailes dans le Seigneur. Une sœur coadjutrice, Jeanne Magnen, d'Annonay, enflammée de l'amour de Dieu et de la pensée du ciel, demanda qu'on chantât des cantiques auprès d'elle pendant son agonie. Elle s'y unit en silence, puis elle rendit l'âme à la fin du concert.

Mais la plus étonnante de ces précieuses morts fut celle de la supérieure de Berry-Mead, M""" Charlotte Goold. Ayant disposé elle-même, avec un sang- froid véritablement britannique, sa toilette funèbre, toute prête pour le cercueil ,. elle entra tout à coup dans une allégresse qui la transforma. Elle parlait, elle souriait à un être invisible : « Que c'est beau! que c'est beau! » telle fut sa dernière parole. « La mère Goold est morte comme la femme forte, en riant, écrivait M"'^ Barat. Je ne sais comment le bon Maître agit avec nous : nous

ne valons rien, et pourtant toutes meurent comme des prédestinées'. »

M'"'" Barat pleura particulièrement la mort de la mère Deshayes, qui acheva ses jours à Tâge de quatre-vingttrois ans, dans l'abbaye de Marmoutier, le l*^' juillet 1849. Celte sainte mère avait autrefois demandé à Jésus- Christ de la faire mourir aux yeux des hommes avant son dernier soupir. La maladie lui ôta l'usage de la parole à ses derniers moments, mais son regard parlait. Elle fut inhumée au-dessous de la grotte de saint Martin, où elle était venue s'agenouiller tant de fois : « C'est un grand sacrifice que le divin Cœur demande de moi, en m'enlevant cette bonne mère, écrivait jyjme ga^at en cette occasion. Elle était m a plus ancienne compagne et la seule qui me restât de notre berceau. Ces liens ne se rompent pas sans que le cœur en souffre beaucoup. Mais ce qui me console , c'est sa belle vie et sa sainte mort. Elle priera pour la société qu'elle a tant aimée. » Une autre lettre disait d'elle : « C'est une sainte qui a toujours été fervente , comme le jour de sa })remière communion-. »

M'"" Barat redoutait un autre et terrible coup : <c J'attends à chaque courrier, écrivait -elle à la fin de 1849, la nouvelle de la mort de notre chère mère Agarithe de Varax. Elle meurt comme elle a vécu, dans le baiser du Seigneur ■•. » Cette admirable religieuse disait, près de son heure suprême : « Des âmes! des âmes! donnez-moi des âmes, j'en ai faim et soif! vous

1 A M'- Kiniii.i '\r lîoucliaud, 11 juillel \^'i'.K V. ( irrul. ,{rs drfunirs , page 77.

2 A M"" Ein. lie Ikuicliaud cl à M™» Pumazoaud, i juillel 18V.>.

3 A M'"' Km. dfi Hniirhaud. Paris, '12 déc. 18-49.

le savez, ô mon Dieu. » Dans sa dernière nuit, elle déclara qu'elle offrait ses souffrances et sa mort pour les besoins de la Société et aux intentions de la mère générale. « Venez, Jésus, disait-elle, je ne puis plus vivre sans vous ! » Puis un instant après : « Laissezmoi étendre mes deux bras en croix, et incliner la tête : que je meure comme mon Maître. » Avant le dernier soupir, le mot de pauvreté, qu'on lui fit entendre, lui donna encore un tressaillement de joie. Elle regarda le crucifix, baisa la clef du tabernacle qui reposait sur sa poitrine, inclina doucement la tête, et s'endormit en Dieu , son unique trésor *.

On eût dit que ce long cortège ne se dirigeait vers la patrie que pour en ouvrir la voie au fondateur de la Société. Le Père Varin avait quatre-vingt-un ans. Son corps était affaissé; sa tête, jadis si droite, retombait sur sa poitrine; sa démarche était pénible, mais l'âme grandissant toujours semblait toucher déjà au ciel, où elle aspirait: « Oh! qu'il fera bon dans le ciel, disait-il en déc.mbre 1848 aux novices de Conflans. Encore un petit moment, et toutes les misères de la terre seront finies pour toujours ! Confiance, toujours confiance; nous ne devrions plus vivre que de confiance ! y> Puis il ajouta : « Disons aussi : Que Dieu est bon ! disons-le si souvent pendant la vie qu'à l'heure de la mort cecri s'échappe naturellement de nos lèvres. » Il demandait : « Comment le ciel ne serait-il pas pour nous? N'aurons-nous pas, mes filles, le droit de dire à Dieu : Seigneur, vous m'avez placée en si bonne compagnie

1 Nûlice circul. des défuntes , t. Ill, p. 19o. M™« Agarithe de Varax a laissé sur sa chère vertu de pauvreté des instructions qui sont précieusement conservées au Sacré-Ccour.

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