LA FIÈVRE JAUNE EN LOUISIANE
(Jn nouveau fléau désolait l'Amérique. Déjà précédemment, à la fin d'octobre 1853, la supérieure générale avait eu à déplorer la mort de la mère Cutts, vicaire de la région du Nord- Ouest. La mère Maria Cutts, atteinte d'un cancer, avait montré, durant une cruelle opération, une paix tellement surhumaine que les chirurgiens protestants disaient: « Voilà la plus belle apologie de la religion catholique. » Voyant couler son sang, que rien ne pouvait arrêter : « Mon Dieu, répétait-elle, prenez-le, il est à vous jusqu'à la dernière goutte. » Elle ne cessa pas de dire chaque jour le Te Deum, en action de grâces de ses souffrances, jusqu'à ce qu'elle s'endormît sur l'autel du sacrifice K
La mission d'Amérique n'était pas encore consolée de cette perte, quand, au milieu de l'automne de 183b, la mère générale apprit par les journaux que la fièvre jaunesévissaitdanslaBasse-Louisiane. Presque enmême temps elle reçut une lettre de M'°® Jouve, remplaçante de la mère Cuits, qui lui donnait sur ce sujet les plus navrants détails. Le 26 septembre, le mal s'était déclaré d'abord à Bâton-Rouge, où les religieuses, rassemblées de diverses maisons, faisaient leur retraite. Le 3 octobre, une première victime succombait. Le 19, c'était le tour de la supérieure, M""® Praz, religieuse de la plus grande espérance. A parlir de ce moment, il n'y eut presque pas de jour qui ne vît plusieurs morls : « 0 ma révérende mère, écrivait M"® Guinand, supérieure à Bâton -Rouge, répèlerai-je ici ce que la douleur nous arrachait alors : « Seigneur ! Seigneur ! c'en est assez ; « remettez l'épée dans le fourreau !» Et nous lais-
1 Lettres annuelles , 1854-18oo, n. x, p. 7.
m HISTOIRE DE MADAME BARAT
sions couler nos larmes. Cependant un regard vers le Calvaire relevait notre courage abattu; et nous ajoutions : « La Mère de douleurs était au pied de la croix, « restons-y avec elle^ »
A peine M™® Barat eut-elle reçu l-annonce de ces premières et graves pertes de la Société, qu'elle écrivit à M""® Jouve, supérieure vicaire : « J'ai pleuré avec vous, j'ai prié pour vous... En traçant ces lignes, j'ai peine à tenir ma plume, tant je suis émue. Je comprends si bien votre état d'âme. Et pourtant, croyez que vous auriez tort de vous laisser dominer par vos appréhensions. Rejetez- les bien loin : elles blesseraient le Cœur de Jésus, qui vous a tant aimée, et qui vous en donne le gage en vous envoyant des épreuves si crucifiantes. De grâce, ma chère fille, ne reculez pas devant la croix, saluez-la comme saint André. Jésus y est couché : en l'embrassant de toute votre volonté , vous y trouverez Jésus. Puis, au vrai, qu'est-ce que cela en face de l'éternité? Notre vie, quand elle serait toute de martyre, passera vite; et le repos, l'absence de tout mal, le ciel enfin durera toujours ^ j>
Cependant la mère générale ne connaissait encore qu'une partie de son malheur. Depuis les premières nouvelles, la mort n'avait pas cessé de faire des victirnes. C'est alors que sa tristesse se changea en stupeur : « Lorsque les amis de Job, écrivait-elle à la môme mère, se présentèrent pour !a première fois devant lui, près de son fumier, ils restèrent sept jours sans pouvoir parler, muets d'étonnement et de tris-
1 Cal), des circulaires des défuntes, t. 111, p. •427,
2 Taris. 10 nov. Ift.".!'..