‹ Histoire de Madame BaratChapitre 202 sur 311 · SON PASSAGE A STRASBOURG 4S · texte numérisé non relu

SON PASSAGE A STRASBOURG 4S

furent plus empressés que ceux de la famille du colonel Hervé, dont les filles avaient été élevées au Sacré-Gœur. Toute cette famille entoura de prévenances sa sainte amie, jusqu'à l'heure du départ. Quand ce moment fut venu, on vit un enfant d'une quinzaine d'années, le jeune Léon Hervé, entrant dans le wagon de la mère générale, s'agenouiller devant elle; et là, en présence de tous les voyageurs, lui demander une bénédiction qui, hélas! devait être pour lui la dernière. Il mourut peu après, gardant jusqu'à la fm une statuette de Marie que M"'' Barat lui avait donnée en cette occasion. Au milieu des souffrances de l'agonie, on l'entendait dire : « Ah! madame Barat, votre bénédiction! votre bénédiction sur votre pauvre enfant^ ! »

L'humilité de M"^® Barat ne savait comment prendre tous ces témoignages d'honneur et d'affection. Arrivée à Kienlzheim, elle écrivit le jour même à M"^ Hervé : « Je sui^ confuse, chère Antonine, de vos aimables attentions; vous les portez trop loin. De grâce, imposez à votre bon cœur quelque modération pour ce qui me regarde. Vous m'accoutumeriez à des soins que, par devoir, une religieuse doit refuser. Et cependant comment ne pas les accepter, lorsqu'ils sont offerts avec tant de délicatesse et d'amitié ^7 »

M""" Barat ne fit, cette fois, que saluer Kientzheim, qu'elle devait revoir au retour. Ayant donc rapidement traversé le Wurtemberg et le grand duché de Bade, elle arriva à Biedenbourg pour la fête de sainte Madeleine. « On l'y reçut à la grille sous un arc de triomphe et au bruit du canon, » rapportent les récits. Quand

1 Notes de la famille Hervé.

2 Kientzheim, 18 juillet 1836.

elle eut visité d'abord Notre-Seigneur, elle dit à ses filles : « Ah! qu'il me tardait de connaître cette maison! Maintenant que je vous vois, j'oublie toutes mes fatigues. » Elle ajouta qu'il faudrait en supporter bien d'autres pour une seule âme à sauver.

L'arrivéedcM'"''Baratfutun événement aux alentours. Un grand défenseur des intérêts de l'Eglise en Allemagne, le célèbre et courageux Hermann-Joseph Mûller, alors professeur de droit et de philosophie àWûrtzbourg, avait écrit à la supérieure de Riedenbourg : « Veuillez me faire savoir la durée du séjour de votre vénérée mère fondatrice au milieu de vous. Dussé-je traverser les Alpes à pied , il faut que je la voie; car n'est-elle pas la sainte Thérèse de notre siècle? » Retenu à Munich, ce grand catholique ne put réaliser ce désir. Il en exprima ses regrets dans une lettre désolée, où, du moins, il demandait la bénédiction de M""® Barat pour lui, sa femme, ses enfants, et promettait de faire la communion, le jour de la fête de sainte Madeleine, à ses intentions*. »

Un autre personnage s'empressa de venir vénérer la servante de Dieu. A peine fut-elle arrivée, que le lendemain, dès neuf heures, l'évéque de Saint-Gall se rendit près d'elle. Ce vénérable prélat avait quatrevingts ans; M""® Barat en avait alors soixante -dixsept. Elle se mit à genoux devant lui pour être bénie ; mais l'évéque refusait d'étendre ses mains sur elle, jusqu'à ce que, vaincu par son insistance : « Ce ne sera pas moi qui vous bénirai, dit-il, mais le CoHir de Jésus- Christ par moi. Oh! qu'il vous bénisse mille fois, vous et votre Société. ■» Il ne parlait qu'allemand; et l'admi-

« T.Jm. de M— llildn Miillor, n. 230.

SA VISITE A RIEDENBOURG 457

ration qu'il témoignait en cette langue pour la mère générale donnait bien de l'embarras à la religieuse chargée d'en traduire les louangeuses expressions à la supérieure.

M""® Béatrix Schneider était arrivée de la maison de Gratz : il y avait onze ans qu'elle n'avait pas revu sa mère générale! M™® de Limminghe était venue pareillement de sa fondation de Milan : « Toutes ces âmes se sanctifient, écrivait M"^ Barat; seulement les forces s'usent. 11 faudrait des âmes généreuses pour venir en aide'. » C'est pourquoi, le jour de sa fête, elle exhorta ses filles à ne mettre aucunes bornes à leur générosité, et à creuser en elles comme un puits immense pour y recevoir les eaux vives de l'amour de Dieu. « Et ce puits, leur demanda-t-elle, qui le creusera en vous? — L'humilité , » dirent plusieurs voix. C'était la réponse attendue par la mère générale.

Toujours heureuse de se voir au milieu des enfants, elle les réunissait aux récréations sous un pommier placé à l'angle de la maison , auprès de la chapelle ; et là, elle leur parlait avec tant d'effusion que, plus tard, plusieurs se déclarèrent redevables de leur vocation religieuse à ces entretiens. Le pommier reçut dès lors le nom d'arbre de Sainte - Madeleine , qu'il a gardé depuis.

C'est au milieu de ces joies que la mère Barat tomba malade. Une toux violente, d'abondantes sueurs et une extrême faiblesse, s'ajoutant à son grand âge, donnèrent les plus graves alarmes : « Mes enfants, disaitelle, j'étais venue dans l'espérance de vous apporter

1 A M"" Desmarquest, 22 Juillet 1856r

quelque consolation, et je ne suis qu'un embarras; je désirais vous être utile, et, au lieu de cela, c'est moi qui ai besoin de vous : le Seigneur m'a donné une bonne leçon. »

Dès qu'elle put sortir, M"'" Barat visita le domaine de Riedenbourg. On l'y promena, portée dans une voiture à bras que les religieuses étaient heureuses de traîner elles-mêmes : « Voilà un carrosse qui me plaît, disait-elle, car il est bien conforme à la pauvreté. » Ses yeux ravis erraient des bords enchanteurs du lac de Constance aux sommets couronnés de neige des Alpes tyroliennes : « Ah ! que ce pays est beau ! ne cessait-elle de répéter. Qu'il porte l'âme à Dieu! Comment ne seriez-vous pas des âmes contemplatives en un pareil site? » Elle ajouta : « J'ai demandé à Notre-Seigneur soixante élèves pour cette maison. J'espère qu'elles vous seront données. On peut faire tant de bien ici! » Deux ans après, jour pour jour, les soixante élèves étaient au pensionnat.

M'"" Barat laissa pour adieu à ses filles cette parole du Seigneur : « Ce que je vous demande, c'est de vous aimer beaucoup les unes les autres. » Elle partit ensuite. La voilure qui l'emmena comniença par faire lentement le tour des jardins. « Vous dire combien j'aime celte Allemagne, c'est impossible! « ne cessait-elle de répéter en contemplant ces lieux pour la dernière fois. Ayant vu le pensionnat rangé sur son passage, devant la porte du dehors, elle le bénit. On la pria de bénir aussi le Tyiol et toute l'Aulriche, en souvenir de Tourncly. Quelques instants après, elle était sur le lac. Malgré l'ardeur du soleil, il ne fut pas possible de lui faire quitter le pont du bateau à vapeur, tant que ses

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