‹ Histoire de Madame BaratChapitre 203 sur 311 · SA DERNIÈRE VISITE A KIENTZHEIM · texte numérisé non relu

SA DERNIÈRE VISITE A KIENTZHEIM

yeux purent distinguer la colline où elle venait de passer en faisant le bien^

Le jour de saint Laurent, 10 août, la mère générale arriva à Kientzheim. Le Père de Ravignan s'y étant rendu de son côté pour prêcher une retraite , M™'' Barat profita de ce temps de grâce pour exciter le zèle de ses filles allemandes. Décrivant les belles contrées qu'elle venait de parcourir : « Quel dommage, répétait- elle, que l'erreur y soit dominante! Quelle belle ville que Stuttgard, par exemple ! et que je serais heureuse que nous y plantassions un jour un noviciat appelé à couvrir de ses rejetons cette admirable contrée. » On l'entendait dire aussi quelquefois : « Le peuple allemand est le peuple le moins fait pour l'hérésie. Il est si franc, si simple, si incliné à la foi. Ah! quel mal j'éprouve en pensant à Luther! Et que cette hérésie doive durer jusqu'à la fin du monde! Au moins, mes enfants, arrachons de cette ivraie le plus que nous pourrons^ »

Cependant des nouvelles arrivées de Paris inquiétèrent, puis brisèrent le cœur de M""^ Barat. Sa plus ancienne compagne dans la Société, la mère de Charbonnel, avait reçu, le 6 août, les derniers sacrements. « Voici votre Dieu, lui dit le Père de Montezon, en lui présentant le divin Viatique; Il vient vous appeler à partager son trône, croyez vous en Lui? — Oui, j'y crois fermement. — Espérez -vous en Lui? — Oui, j'espère en Lui. — L'aimez-vous de tout votre cœur? — Je le désire, » répondit-elle avec humilité. Le 16, lendemain de l'Assomption , elle reçut l'indulgence plénière de la

1 Visite à Riedenhourg , ?, pages in-f». — Et note de M'"" Garabis.

2 Témoig. de M™« Bertha Rauter, n. 66. — De M"« Jeanne Waldmann, n. 68.

bonne mort. Le 17, quelques personnes de la maison mère lui ayant demandé ses dernières instructions : « Mes bonnes filles, répondit-elle d'une voix défaillante, fidélité en tout, fidélité toujours! » Elle tomba dès lors dans un assoupissement qui se prolongea jusqu'au mardi 19, jour où. cette « lampe ardente et luisante « s'éteignit insensiblement vers l'heure de midi. Elle avait quatre-vingt-un ans dix mois et douze jours. Il y avait cinquante-deux ans qu'elle avait fait profession au Sacré-Cœur.

On avait laissé ignorer en partie à la mère Baral l'état de son amie. Quand on eut appris sa mort, la supérieure de Kientzheim, M"'^ Garabis; vint préparer doucement la mère générale à la fatale nouvelle : « Ah! s'écria tout de suite M"'^ Barat, cette mère qui m'a tant édifiée par son humilité et son obéissance en reçoit le prix maintenant; elle triomphe dans le ciel. — Oui, ma mère, c'en est fait... Vous saviez donc qu'elle était morte?... — Elle est morte? reprit- elle. Ah! ma fille, prions! » On l'entendit sangloter, se plaignant qu'on ne l'eût pas avertie du danger suprême de son assistante , et qu'on l'eût ainsi privée, par trop de charité, de la consolation de recevoir son dernier souffie.

Le 25 août, fête de saint Louis, M""" Barat rentrait aux Feuillantines. Durant la route, la pensée de la mère de Charbonnel ne l'avait pas quittée; et quand l'on approcha de Paris, on l'entendit répéter en soupirant ; « Et dire, hélas! que je ne la retrouverai plus! »

L'heure était donc venue où une solitude désolée commençait à se faire autour de M"" Baral. Le surlendemain uTême de son retour à Paris, Dieu lui enleva uno autre de ses plus chères filles, celle de qui elle

MORT DE LA MÈRE EMILIE GIRAUD i6i

disait : « Je remercie Jésus de ce qu'il me laisse du moins quelques-unes de nos premières mères et de nos anciennes filles, mon Emilie surtout ^ »

]yjme Emilie Giraud, jadis supérieure à Poiliers, alors supérieure à Lille, était un type de candeur. Son visage était resplendissant de pureté et d'ingénuité : on eût dit un exemplaire de ce type primordial selon lequel le Ci'éateur avait conçu l'âme humaine dans son double état de grâce et de félicité. Les années n'avaient pas laissé de trace dans cette nature. Même après un demi -siècle, on retrouvait encore dans M"'^ Giraud ]a petite fille de Sainte-Marie D'en-Haut, mais plus dépouillée d'elle-même, tout épanouie en Dieu, gardant dans sa vieillesse la fraîcheur de son innocence religieuse. C'est ainsi que, le jour où se célébra, à Lille, sa cinquantaine de profession, le Père Renaud lui ayant dit : « Je ne vous souhaite, ma mère, que de retrouver votre ferveur du noviciat. — Mais, mon père, réponditelle, je ne l'ai jamais perdue. » Le seul reproche qu'on lui fît était de montrer une bonté trop indulgente dans son gouvernement. Or elle y pensait un malin, durant la messe, lorsqu'on entendant chainter ce verset des litanies du sacré Cœur de Jésus : Cor Jesu bonitatis oceanus, elle se rassura : « Ah ! dit-elle, quoi qu'on dise, je ne suis pas encore, comme mon divin Maître, un océan de bonté! » Elle alla faire part de cette réflexion au Père Renaud, qui lui répondit, en jouant sur ce mot: « Il est vrai, vous n'êtes pas un océan de bonté: c'est une mère de bonté qu'il faudrait dire. »

jyjme Barat aimait ce caractère : « Je ne doute pas, écrivait-elle, que le bon Dieu ne bénisse les travaux de

1 Paris , 28 nov. 1854.

cette âme. Elle est vraiment un autre Nathanaël : il n'y a point de fiel dans ce beau cœur*. » Elle disait encore que « peu d'âmes l'avaient comprise comme la mère Emilie et la mère Duchesne ». IMais la mère Emilie avait soixante-treize ans. Elle se souvenait qu'autrefois, à l'âge de vingt- quatre ans, ayant fait une maladie qu'elle croyait mortelle, elle avait entendu Notre- Seigneur lui dire : « Non, encore deux fois. » En effet, depuis lors, deux fois vingt -quatre ans lui avaient été donnés. Son heure semblait donc venue, et de continuelles souffrances l'en avertissaient. Sa dernière parole fut pour les enfants : « Inspirez-leur, dit-elle à la maîtresse générale, une vertu solide, fondée sur l'abnégation. » Après avoir reçu le sacrement de l'Extrême-Onction en la fête de l'Assomption 1856 , elle s'endormit le 27 août dans cette paix du juste, qui, selon saint Grégoire, est l'anticipation de la récompense éternelle ^

Au milieu de ces deuils. M'"® Barat s'encourageait à avancer toujours, par-dessus les tombeaux. Elle écrivait en octobre 18;J6 : «Ah! si ce n'était pour Jésus, pourrionsnous supporter tant de travaux si difficiles? mais c'est son œuvre que nous faisons. Allons jusqu'au bout, ce bon Maître ne peut nous abandonner. » C'est dans ces vues courageuses qu'au milieu de l'année 18a7 elle visita ses deux maisons de Saint -Pierre -lès- Calais et de Lille.

Elle arriva à Saint- Pierre le 11 do juillet. Maîtresses et élèves sentant (ju'elles possédaient parmi elles une sainte, et une sainte sur le point d'être rap-

« A M'"« Provosl. Paris, 3 déc. 1852. .

2 <i JustJA initiiini retribulionis esl ipsn plenimquo in obitii socurilas menlis. ■• (S. Greg. Mag. Moral., lil». VI, cap. vi.) —\'. Lellrrs ntuiuelUs de 1.s.kJ-1K";8. p. VA o\ «suiv.

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