SA BONTÉ POUR LES SOEURS
Ce que sa foi considérait dans les coadjutrices, c'étaient des âmes immortelles. Elle leur montrait la couronne promise à leurs fronts. « Ah! disait-elle un jour, nous sommes ici les premières, mais je crains que là haut les rangs ne soient bien changés; et telle sœur bien cachée sous le regard de Jésus, bien humble dans son emploi, sera sans doute plus élevée que nous dans le ciel. » Entendant cela, sœur Françoise s'écria : *« Quoi! ma mère, rien qu'en faisant ma cuisine, je pourrais gagner une si belle place ! — Oui certainement, Françoise, vous pouvez, si vous voulez, être mieux placée que moi, qui ne fais presque rien, quoique je doive l'exemple. »
Dans cette vue de foi, elle avait des égards choisis pour ces bonnes filles. « Un jour qu'elle revenait de Conflans à Paris, raconte une des sœurs, elle nous prit dans sa voiture de préférence aux dames qui jalousaient notre bonheur. Et comme nous nous confondions en remercîments : « Eh ! mes filles, ne vous étonnez « pas de cela! N'êtes- vous pas les 'épouses du Jésus de « Nazareth? Ne sommes- nous pas d'ailleurs destinées « à vivre près les unes des autres dans l'éternité^ ? »
Son commandement à leur égard s'inspirait de ce respect. Ce n'était pas un commandement, c'était une prière : « Auriez-vous, ma chère sœur, la bonté de me rendre tel ou tel service? — Vous m'obligerez, ma sœur, de faire ainsi, si cela ne vous fatigue pas, — si cela ne vous dérange pas, — si vous en avez le temps. » Encore voulait -elle que, dans l'occurrence, on obéît aux autres avant de la servir elle-même. La chose faite, elle
i Tém. de la sœur Antoinette Bouvin, n. 158.
remerciait clans les mômes termes d'humilité et de bonté. Cela faisait l'admiration d'une sœur coadjutrice de la Villa-Lante, jeune villageoise de la campagne romaine qui, au départ de la mère Barat, disait, fondant en larmes : « Celte sainte mère, elle me priait, elle ne me commandait pas : « Sœur Angélique, disait- « elle, si vous pouvez, cueillez un peu d'herbe... » Elle qui aurait pu me dire : « Va-t'en à l'herbe ^ »
Il y avait des circonstances oij ce respect se changeait en véritable religion. Témoin le jour où, après une forte instruction sur l'humilité faite en présence de toute la communauté, elle laissa sortir les religieuses de chœur, et , retenant auprès d'elle les coadjutrices : « J'ai une grâce à vous demander, mes bonnes filles, dit-elle; promettez-moi d'avance que vous ne me la refuserez pas. » Elles promirent aveuglément : « Eh bien! ajouta-t-elle, je vous demande la grâce de vous baiser les pieds : surtout n'en dites rien. » — « Alors, raconte une des sœurs, s'agenouillant devant la porte, elle nous baisa les pieds à mesure que nous passions, sans qu'aucune pût échapper, quoique nous fussions nombreuses*. » M"'^ Desmarquest, son admonitrice, l'avertit ensuite que cela ne convenait guère à une mère générale ; néanmoins elle ne put empêcher que le fait ne se renouvelât encore plusieurs fois.
Un aulre trait montre bien sa religion profonde pour les épouses de Dieu. « Un malin, veille de Noël, raconte une sœur coadjutrice qui la servait alors,
i <i Quolla mailre santa prcgava me sapcio, ma non mi commandava : Sorella Angelica, cho diceva, se polcle, fale un po" «l'erba. Clie non mi polcva (lire : V^a le no a Perba. •• (Noies de M™« Ces. de Boncliaud.)
2 'IV'in. df sfpur Geneviève Riimillv, n. I;>r>.
SON RESPECT POUR LES SOtURS 493
noire mère, étant malade, attendait dans son lit la sainte communion , faisant à haute voix avec Notre- Seigneur des colloques dont je me sentais moi-même embrasée, me demandant à chaque instant si la messe s'achevait, si Jésus approchait. Je l'avertis, lui disant : Elle est finie, ma mère, Notre -Seigneur va venir. Alors, par humilité, elle me dit : « Ma bonne « fille, prenez de l'eau bénite, et bénissez- moi vous- « même, en me faisant avec votre doigt une grande « croix sur le front, » Je tremblais en pensant que, moi, pauvre soBur, je bénissais ma mère vénérée; mais il fallut obéir; l'impression que j'en eus ne s'effacera jamais*. »
Les sœurs ne se sentaient pas moins aimées que respectées par cette mère. Elle ne les reprenait jamais qu'avec charité, souvent même les excusant. Une sœur vint un jour s'accuser d'avoir contusionné fortement un verre déjà fêlé : « Ma mère, dit-elle toute confuse, il avait une étoile... — Et vous en avez fait un soleil, ma fille, » dit gaiement la supérieure. Ce fut toute la réprimande. On lui avait envoyé une sœur à corriger; M""" Barat, la voyant arriver toute tremblante, se contenta de lui dire en lui lançant son regard doux et pénétrant : « Ma bonne petite sœur, je vous aime beaucoup. » L'incorrigible sœur a déclaré que de ce moment data sa conversion-. Une autre, qui avait commis une faute de négligence contre la pauvreté, avait été privée de la communion par la mère générale, sévère sur l'observance de cette chère vertu.
1 Tém. de sojur Rosalie Monnet, écrit par M™'= Thérèse d'Honot, n. 32.
2 Notes de la maison de Bourges, n. 90.
Mais le lendemain matin, à cinq heures et demie, la coupable est appelée à la tribune auprès de la révérende mère, qui, souriante, lui dit : « Allez communier, ma fille; vous avez lait une faute, mais je me suis dit : Quel chagrin aura ma sœur Marthe de ne pas recevoir demain Jésus, qu'elle aime tant! Voilà pourquoi j'ai voulu vous rendre la permission'. »
Si les familles des sœurs étaient dans le besoin, elle ne manquait pas de leur faire passer des secours. « Nous devons la charité à tout le monde, écrivaitelle, mais nous la devons avant tout aux familles des nôtres. » Elle devinait leurs peines, car aimer, c'est deviner : qui donc aime et ne devine pas? Une sœur allemande rapporte qu'ayant été envoyée de Kienlzheim à Paris, elle ne cessait de pleurer, parce que, ne sachant pas un mot de français, elle ne pouvait s'ouvrir à personne , pas même se confesser, et elle pensait déjà à rentrer dans sa famille, malgré sa vocation. « Mais un jour, raconte- t-elle, cette si bonne mère m'ayant vu les yeux tout rouges de larmes, me demanda ce que j'avais. Chose étonnante! je la compris, et je tâchai aussi de me faire comprendre. Alors me regardant avec compassion, elle mit la main sur ma tête, en appuyant : ma peine avait disparu. Elle m'envoya à Conflans, et me fit donner chaque jour une leçon de français par plusieurs dames de mon pays, parmi lesquelles était la révérende mère Gœlz*. > Un autre jour, apprenant que toute la cuisine était dans les larmes, à cause de l'obédience que sœur Marthe venait
i T<'ni. (le la sœur Nlnrllui Hraiiilii'lla , n. \M. '■i N'ilr do la s.i'ur Martfiierilc Ailam, ii. 1.j7.