CHAPITRE III
M"^® BARAT A TURIN ET A ROME. — CUÉRISON ET BÉNÉDICTION Mai 1832. - Septembre 1833.
Voyage de M™® Barat et de M™» de Limminghe. — Incident au pont du Var. — Passage du col de Tende. — La maison de Turin. — M™» de Limminghe. — Les élèves. — Le P. de Villefort. — Guérison de M™" Barat.
— La retraite au Casino. — Ses vues sur Dieu, l'éternité, la croix, les événements. — Elle se met sous l'obéissance de M""« de Limminghe. — Vénération qu'elle inspire. — Elle découvre la supercherie d'une" visionnaire. — Son indulgence pour les enfants. — Elle annonce son voyage à Rome. — M™= Barat passe par Lorelte. — Elle arrive à Rome.
— Grégoire XVI la visite à la Trinité. — Bienveillance du pape pour Mme Barat. — M™° Barat dispose la maison de Sainte-Rufine. — Sa visite aux OblateS;, à MM"«= Baudemont et Copina, à M"® Louise Naudet.
— Ses stations aux monuments sacrés. — Sa réclusion et son amour de la solitude. — Audience du Saint-Père. — Amour et zèle de M™« Barat pour le saint-siége. — Ardeurs de sa foi durant la semaine saleté. — Consécration et installation du noviciat à Sainte -Rufme. — Audience et Bref de Grégoire XVI. — Fondation à Parme. — Retraite pénitente à Chambéry. — Retour à Paris. — Triomphe de la miséricorde et de la vérité.
Le 22 du mois de mai 1832, M""^ Barat et sa compagne, heureuses d'une réunion qu'elles avaient longtemps souhaitée, s'acheminèrent vers Turin, par la route de Nice. Arrivées au pont du Var, notre frontière d'aloi^s, elles ne furent pas peu surprises de se voir arrêtées comme des personnes suspectes. On mena
M"''' de Limminghe au poste militaire, chez le maire, chez le consul sarde, escortée partout par une foule grossissante d'enfants et de curieux. Malgré leurs explications, les deux mères se voyaient sérieusement en risque de ne pouvoir continuer leur voyage. Ce fut seulement après minuit que le commissaire de police, louché par l'air de douceur et de sincérité de M""® Barat, les autorisa à se remettre en route. Quelle était la cause de cette singulière aventure? On cherchait à cette époque la duchesse de Berri, qui venait de débarquer secrètement en France. Des ordres d'arrestation avaient été donnés à toutes les frontières, et la douane venait de faire à M"" de Limminghe l'honneur de la prendre pour cette princesse ^
C'était, dans ce temps-là, un terrible passage que celui de Nice à Turin par le col de Tende. Après le bourg de Tenda, la route, s'cnfonçant dans une gorge profonde, entre deux murailles de rochers, conduisait tout à coup devant une montagne conique, escarpée, presque à pic, qu'il fallait escalader pendant plusieurs heures. La neige la couvrait alors, et personne ne l'avait encore franchie cette année. Les voyageuses la gravirent au petit pas des chevaux; mais, arrivées au sommet, elles reconnurent qu'il ne serait pas possible de descendre l'autre versant, autrement qu'en traîneau. Aussitôt vingt-deux hommes qu'on avait expédiés d'avance en ce lieu, démontent les roues de la voilure, s'y attèlent eux-mêmes, et la Irainent avec une rapidité effrayante, sur la neige, parmi les rochers, au bord des précipices où elle fut sur le point dedisiiaraîtrc
1 Il'cit de aM'"' (le J.iniiiiiuiilie. iJociiiiioiils ii" .'il.
SON VOYAGE A TUfllN 53
plusieurs fois. Seule , M""® Barat, ne pouvant marcher, était restée dans Tintérieur, pendant que ses compagnes essayaient de descendre les pentes à pied , armées de bâtons et dans la neige jusqu'aux genoux. Il fallait se presser : le maître de poste qui servait de guide signalait à Thorizon l'approche d'une tempête. Elle éclata, en effet, au moment où l'on venait d'atteindre la vallée ^ « Dieu et ses bons anges nous ont bien protégées dans ce périlleux voyage. Nous sommes enfin parvenues au gîte saines et sauves, » écrivait M""^ Barat en arrivant à Turin.
Cette maison de Turin allait devenir pour elle une sorte de Thabor où Dieu, la retirant enfin de l'infirmité, se préparait à donner à son corps et à son âme une nouvelle vie.
Dès le jour de son arrivée, elle se sentit dans un lieu de sanctification. C'était comme une atmosphère céleste qui portait le repos dans tout son être. « La foi et la prière sont en honneur ici, mandait-elle le 28 mai. On s'y reposerait si l'on pouvait oublier la patrie; mais elle renferme des objets si chers qu'il est impossible de ne pas y retourner sans cesse par le cœur et la pensée ^ » Et quatre jours après : « Je suis dans une famille que Dieu bénit visiblement; toutes sont si religieuses et leur mère si fervente! Au fond, on a raison d'aller au plus parfait, car nous approchons de la fin, et pourquoi tant s'épargner? Ce serait une folie. Hélas! c'est bien assez que votre mère en tienne : il faut au moins que ses filles soient plus sages qu'elle ^ »
1 Relation de M™" d'Anglade.
2 A U""= de Gramont, 28 mai 1832.
3 A la mère Grosier, 2 juin 1832.
Si flISTOIRE DE MADAME BARAT
La maison du Crucifix réunissait donc alors tout ce qui est capable de réjouir les yeux d'une sainte. La supérieure, que nous n'avons fait encore qu'entrevoir, était d'une des meilleures familles de Louvain. Le comte deLimminghe, son père, avait traversé les prisons de la Terreur, puis celles de l'Empire. C'est alors que sa fille, toute jeune qu'elle était, avait fait la promesse d'entrer un jour en religion, si ce cher prisonnier lui était rendu. Elle le retrouva, mais bientôt elle le vit expirer, lui et la comtesse sa femme, à Nice, au début d'un voyage en Italie, empoisonnés, croyait-on, par un misérable qui s'empara de leurs biens. Ainsi éprouvée dès la plus tendre enfance; restée, à l'âge de quatorze ans, chargée de ses deux jeunes frères qu'elle ramena chez ses tantes, au château de Gentinnes, M""" deLimminghe avait reçu de ces événements une impression de tristesse dont le fond de son caractère se ressentit toujours. Ils lui inspirèrent aussi une religion grave, une tendre dévotion envers la Mère de douleurs, et un amour de Dieu seul, qui l'eût fait se consacrer à Lui, dès ce temps-là, si l'éducation de ses frères ne l'avait enchaînée au foyer domestique. Ce fut à l'âge de vingt-deux ans, au mois de février 1813, que M"° de Limminghe entra au Sacré- Cœur de Doorescle, près Gand. Nous avons précédemment raconté de quelle sorte elle avait devancé et provoqué le retour de ses sœurs séparées. Ce fut le premier motif de l'affection (jue lui porta la mère générale. Mais ce qui i-approchait leurs âmes, par le fond mémo, étaient les mêmes attraits de spiritualité. Les anéantissements du Verbe incarné étaient le type selon l('i|ii(.'l riiiir et Taulic concevaient et (•rdtnuiaient la vciiu I »;liL;iou8e. M"" di' Liinminclie ('•lait en j^iaiidi-