‹ Histoire de Madame BaratChapitre 238 sur 311 · LÀ COMTESSE DE LA GRANDVILLE · texte numérisé non relu

LÀ COMTESSE DE LA GRANDVILLE

elle était heureuse alors. Celait une personne extrêmement brillante, d'une rare distinction et d'un grand charme d'esprit. Elle cultivait les lettres, les arts, les langues étrangères. L'antiquité classique lui était familière, et un de ses biographes attribue à ce commerce avec les plus grands hommes de tous les pays et de tous les siècles, cette trempe mâle et héroïque qui s'alliait en elle à la plus exquise sensibilité.

Mais tout changea de face lorsque son mariage avec le comte de la Grandville l'eut arrachée à cette vie d'éclat et de bonheur, pour la reléguer soit à Lille , soit au château de Beaucamps, qui en est à trois lieues. Là, sous le toit de son beau-père, dans une maison livrée à des servantes souveraines et impertinentes, et dans la compagnie d'un mari opulent , mais très-inférieur à elle par l'intelligence et l'âme, la jeune comtesse ne larda pas à connaître les tortures du cœur. La discrétion des lettres de M™® Barat n'en laisse qu'à peine entrevoir la délicate nature , mais elle en révèle à chaque ligne les indicibles douleurs. Au bout d'un an de mariage, déjà découronnée de toutes ses illusions, éloignée de son père et de sa mère dont elle ne voulait pas affliger l'affection par ses confidences, cette jeune femme de vingt-cinq ans se rejeta dans le sein de sa première maîtresse.

M'^^Barat la plaignit d'abord, pour avoir le droit de la conseiller. « Je n'ai pu, ma bonne comtesse, lui disait-elle dès les premières ouvertures, je n'ai pu lire votre dernière lettre sans éprouver le plus profond attendrissement. Si j'avais été seule, mes larmes auraient coulé en abondance, en me rappelant votre enfance, vos sentiments, votre position actuelle, et mon impuissance à

53i HISTOIRE DE MADAME BARAT

VOUS soulager quand je voudrais pour tout au monde contribuer à votre bonheur! Ah! ma chère Caroline, combien vous me faites souffrir! et cependant vous êtes digne des complaisances du Seigneur par votre résignation et vos combats. Soyez donc fidèle, acceptez votre croix, portez-la avec courage, et Jésus la portera avec vous. Même il Tadoucira, j'en ai l'entière confiance ^ »

Déçue du côté du monde, et soutenue uniquement par les affections qui lui venaient du cloître, il était naturel que parfois la jeune comtesse se retournât avec regret vers la vie religieuse, à laquelle elle s'était crue un moment appelée. M'"*= Barat se fit d'abord un devoir d'écarter d'elle ces rêves im[)0ssibles, et dès lors dangereux. « Croyez, lui disait-elle, que vous pouvez, dans l'état où vous êtes, aimer et servir Dieu avec plus de perfection et de pureté de cœur qu'un grand nombre de religieuses. Presque toutes celles qui se sont sanctifiées, môme en religion, et dont le bon Dieu s'est servi pour édifier de grandes œuvres, avaient été mariées. Travaillez donc aussi à votre perfection avec paix et abandon dans le bon plaisir de Dieu , qui a voulu vous appeler à un état moins parfait, afin peut-être que vous le devinssiez davantage par une viaie et profonde humilité*. »

Le Père Varin était de moitié dans les confidences comme dans la direction de cette ànie éprouvée. « Le Père N'arin est le seul à qui je montre vos lettres, afin qu'il jicnse à vous et qu'il j)rie j)our vous, » écrivait M'"" Darat; et dans un autre endroit : «■ Le Père Varin

1 Paris, :n janv. 1S2(I.

2 Paris, *'. mars IK'JI.

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