INSTRUCTIONS A MADAME DE LA GRANDVILLE
Mais il y a dans la vie un degré de souffrance qui en brise le ressort; M'"' Barat semblait le craindre pour sa fille chérie: « Surtout, ma bonne Caroline, ne vous laissez point abattre , et soutenez votre courage. Votre santé se perdra, si votre pauvre cœur se laisse atteindre par la tristesse et par la crainte... Le Seigneur veut que vous ne trouviez qu'amertume et vide dans les créatures que vous devriez légitimement chérir, entrez donc dans ses desseins. Supportez-les, aimez-les par devoir, mais votre Dieu par-dessus tout*. »
Le conseil venait trop tard : dès 1823, la santé de la comtesse était gravement atteinte ; on put tout redouter. M™" Barat pria et fit beaucoup prier pour son enfant. Elle ordonna une neuvaine dans sa maison de Paris à son intention : elle la recommanda au grand thaumaturge de ce temps-là, le prince de Hohenlohe. Se trouvant à Grenoble en 1823 , elle porta ses vœux pour elle au tombeau de plus en plus vénéré et invoqué de la pieuse Aloysia. En même temps elle lui écrivait fréquemment; ses lettres, tour à tour inquiètes ou rassurées, allèrent la trouver et la consoler dans l'étable du château où on l'avait établie pour respirer un air réputé salutaire à sa poitrine haletante. A ses consolations, M""^ Barat mêlait les pensées de l'éternité, vers laquelle il lui semblait que sa fille s'avançait à pas rapides: « La figure de ce monde passe, lui écrivait-elle, les illusions de la jeunesse s'évanouissent; le grand, le beau de ce monde, tout passe. Croyez-moi, ma fille, il ne reste pour l'éternité que les sacrifices que l'on a faits à Dieu 2. »
1 Paris, 27 déc. 1823.
2 Jbid.,3Q sept. 1823.
538 HISTOIRE DE MADAME liARAT
La comtesse de la Grandville parlil pour l'iLalie. La campagne el, les souvenirs de la Lombardie, les richesses artistiques de Pisc et de Florence, les magnificences religieuses de Rome et le doux climat de Naples vivifièrent la malade. Elle en revint avec de meilleures espérances, de salutaires émotions, et des notes à l'aide desquelles elle rédigea ensuite des pages élevées et charmantes*.
M""' Barat l'avait suivie de ses vœux pendant le voyage; elle alla la trouver au retour par ses lettres, dans la solitude de ce château de Beaucamp, où « la croix l'avait suivie et lui restait toujours. » La plus terrible de ces croix était l'acharnement de certaines obsessions ardentes, passionnées, dont elle était l'objet, et contre lesquelles sa maison même n'était pas un asile. Elle devait longtemps encore en souffrir, à un degré que seule sa sainte directrice a pu connaître.
Heureusement M™^ de la Grandville était décidée à tout, plutôt que de déplaire à Dieu. M""" Barat le savait ; elle l'en félicitait, elle se disait fière d'elle, elle la proclamait capable d'héroïsme ; elle lui écrivait : « Ma fille, votre lettre m'a consolée. Je vous ai trouvée telle que je m'étais formé l'idée de ma Caroline, grande, généreuse, avec une piété solide et éclairée, enfin avec une foi telle qu'il en faudrait une pour souffrir le martyre, si nous avions le bonheur d'y être destinées-. » Alors elle la faisait aspirer à ces sources de féternel amour dont son àme
1 M"" de la Grandvillo publia alors deux volumes de lellres, t|ui oui clé réimprimés sous le nom de Souvenirs Je voyage. M"" de la Granville a publié aussi un volume de pensées. — Ahràjè de la doctrine de l'b'glise sur les sacrements. — l'oyage aux Pyrénées. — Trente et un ejcetxtcfs pour le chemin de la Croix. — Lettres à une dame pn)testanle.
2 Paris, 31 od. 182 'i.