CHARITÉS DE MADAME DE LA GRANDVILLE S
En effet, M™^ BaraL, en rattachant son enfant aux espérances célestes, l'appliqua aussi aux œuvres de charité, dont le ciel est la récompense. On le conçoit, ce n'est pas tout de déprendre un cœur des affections terrestres, il faut lui offrir un aliment capable de combler ce vide. L'amour des pauvres, des malades, des enfants, des vieillards, voilà l'ample supplément offert par la religion à tous ces cœurs brisés qui ont placé désormais leur trésor dans les cieux. « Vous aiderez tous ceux qui auront besoin de vous, écrivait M""^ Barat; vous serez la consolation de l'affligé, la providence de l'indigent, le soutien de votre famille. Chacune de ces vertus s'exercera avec calme ; une vue de foi les épurera et leur enlèvera une partie de cette tendresse trop naturelle qui vous use et qui vous martyrise ^ »
Docile à ces conseils, M™*" de la Grandville se jeta dans les bonnes œuvres avec l'intelligence et le dévouement de son ardente nature. Le Ciel lui ayant refusé des enfants, elle se fit une famille de tout ce qui souffrait, et l'on ne saurait compter les bienfaits que lui doivent l'Eglise et les pauvres. Avant la Révolution, il existait à Loos un antique pèlerinage connu sous le nom de Notre-Dame-de-Gràce. Mais l'église était détruite, et le pèlerinage n'attirait plus les fidèles. La comtesse se mit à l'œuvre, et bientôt après Notre-Dame-de-Grâce se relevait de ses ruines. En 1832 , le choléra s'étant cruellement abbattu sur le village de Beaucamps , M""" de la Granville recueille les cholériques, les soigne de ses mains et en sauve le plus qu'elle peut. Elle achète une maison, la transforme en hospice; appelle, pour le desservir, les
1 Paris, k ocl. 1827.
5U HISTOIRE DE MADAME liARAT
sœurs de TEnfant-Jésus , qui en font ensuite une école de filles. Elle y joint un pensionnat en 1848. Ses bonnes œuvres se succèdent sans interruption. Elle bàlit un établissement de jeunes gens qu'elle donne aux Frères Maristes. En 1830, elle y appelle le noviciat de celte Congrégation , qui aujourd'hui distribue l'instruction chrétienne à plus de quinze mille enfants épars sur le globe. Dans sa terre de Boisgrenicr, elle transforme la chapelle du hameau en église, et le hameau lui-même en commune et paroisse. A Lille, elle contribue puissamment à fonder la maison du Bon-Pasteur, puis ouvre aux repenties un nouveau refuge à Loos. Elle donne aux jésuiles de Lille son jardin entier et la moitié de son hôtel, pour y élever une église; l'œuvre du Patronage, organisée par ces Pères, lui doit en partie son établissement. En même temps, sa charité, véritablement catholique , se tourne vers les missions. Elle achète un vaisseau pour la navigation des mers de rOcéanie et en fait présent à AP' Bataillon , évèque de ces îles. Telle fut la belle réponse que cette chrétienne faisait aux exhortations de M""® Barat.
Celle-ci était heureuse, dans ses voyages à Lille, de visiter avec M'"® de la Grandville les établissements dont plusieurs étaient dus à son inspiration : « Lorsque j'irai chez vous, vous me procurerez la satisfaction de visiter vos o?uvres, d'en voir déjà les fruits; et avec vous, ma fille, j'en bénirai le Seigneur'. » Elle la soutenait contre la conli-adiction; car la charité ellemême est condamnée à la rencontrer, dans notre siècle : « <Juellc vie (pic la vùIk-, lui écrivait -elle, comme elle
1 Turin. Il juill-l IvJ-j.
ZÈLE DE MADAME DK LA GRANDVILLE oi:-,
est agitée, toujours en voyage, tramant partout vos croix, et la divine providence vous chargeant encore de celles des autres ! Il est vrai qu'elle vous a donné une âme forte et sensible. Ce sont ces qualités qui, vous élevant au-dessus de tant de caractères faibles, vous imposent l'obligation de leur servir de guide et de soutien. Quel noble et divin emploi quand on se sert de cet ascendant pour sauver les âmes en les préservant desjpiéges qui sont tendus sous leurs pas M » La charitable comtesse se plaignait bien quelquefois de l'incroyable ingratitude qui payait ses bienfaits ; mais M""^ Barat lui répondait à ce sujet : « Ma fille, oubliez le temps et ne regardez que l'éternité. A l'exemple des anges, nous devons faire du bien à tous, mais sans en attendre de reconnaissance ^ ;»
M'"'' de la Grandville était sauvée. Vers 1840, un grand apaisement s'était fait dans cette âme, comme son guide le constate par les lignes suivantes : « Votre âme continue-t-elle à jouir de la paix? Êtes-vous fidèle aux sacrifices que Dieu demande de vous? Vous ne trouverez le bonheur que dans l'amour de l'Être infini. Répandre les bienfaits sur tous, soulager les infortunes, voilà votre occupation ordinaire; mais votre cœur ne doit être qu'à Jésus-Christ... Consacrez-lui donc le reste de vos années : vous le lui devez bien pour les grâces que sa bonté a faites à sa fille de prédilection... Voici qu'approche le moment de la séparation. Bientôt le torrent qui nous entraîne aura achevé son cours, et nous aura reposé dans l'océan de l'Eternité ^ »
1 Paris, lOfév. 1829.
s Paris, 9 mars 1829.
3 Rome, 21 janv. 1840.