‹ Histoire de Madame BaratChapitre 246 sur 311 · ELLE ADOPTE L'AME DE JULIA · texte numérisé non relu

ELLE ADOPTE L'AME DE JULIA

lincts grossiers couvaient dans cette païenne : car maintenant elle se disait née d'un père Kalmouck et d'une mère persane! Il fallait l'apprivoiser, la convertir, la sauver, l'arracher du moins à la perdition, à la damnalion. La sainte mère l'adopta : on ne l'appelait au Sacré-Cœur « que la Julia de la mère Barat » ; et plus de deux cents lettres que nous avons sous les yeux, adressées^à cet être resté énigmatique , sont un monument de la plus héroïque persévérance que jamais mère ait consacrée au salut de son enfant.

On le comprendra, du reste, si l'on veut observer que le plus grand ennemi de M"'" Barat, le vice le plus opposé à son genre de sainteté, c'était l'orgueil. Or Dieu avait permis qu'elle le trouvât ici effrayant, monstrueux : c'était le Goliath. « Julia, nous écrit-on, ne ressemblait à rien de connu dans nos climats , et ses défauts, qui tenaient à un orgueil gigantesque, ne pouvaient être contenus que par la puissance qu'exerce la sainteté la plus éminente sur les natures les plus rebelles. On lui donna successivement plusieurs maîtresses qui, après s'être sacrifiées à son éducation, se meurtrirent et échouèrent dans le travail de la réformation de cette âme indomptable, fantasque, ou tour à tour grossière et subtile, qui, dès qu'on croyait la saisir, s'échappait dans un labyrinthe de détours impénétrables. L'intérêt personnel était son grand mobile, le mensonge sa ressource. Jamais elle ne raconta l'histoire de son passé deux fois de la môme sorte, et la déposition juridique qu'elle dut faire à l'époque de son mariage fut reconnue fausse comme le reste. Sa foi n'avait qu'un dogme : l'enfer; et sa conscience qu'un mobile : la crainte de l'éternité : « A quoi bon, disait-

elle à une de ses maîtresses, vous donner tant de mal pour faire avancer ces demoiselles dans la perfection : sauvez-moi si vous pouvez ; empêchez- moi de me damner; cela presse bien plus! » Dans ses accès de fureur ou de méchanceté, elle oubliait tout; toute arme lui était bonne, y compris la calomnie contre le Sacré- Cœur, et, faut-il le dire, même contre M"'° Barat!

Cependant, seule, cette sainte mère avait le don de Tapaiser : on croyait voir Jésus faisant rentrer dans le calme les pauvres démoniaques dont parle l'Evangile. « Que de fois, nous rapporte une de ses maîtresses, que de fois j'ai vu Juha, dans ses moments de rage, .s'éteindre, pour ainsi dire, aux pieds de notre mère, vers laquelle elle courait instinctivement, comme l'enfant qui sent brûler ses vêtements court vers sa mère ! Que de fois, quand notre mère descendait au jardin après son courrier , on voyait sortir de quelque coin Julia qui , sans la saluer jamais, l'abordait en lui montrant les oiseaux qu'elle avait pris en grimpant sur les arbres ou les fleurs qu'elle avait dévastées' ! » M"'" Barat l'accueillait, l'entretenait, la recevait dans sa chambre, lui donnait de petits repas, la comblait de présents pour acheter le droit de la reprendre et de la corriger.

Dans ses voyages lointains, en pays étrangers, même durant ses retraites, elle lui écrivait, s'informait d'elle, de ses études, de ses besoins, surtout de l'état de son àme. Elle la recommandait aux bontés des maîtresses. C'était son fils Absalon ! Un ne s'expliquait pas cette prédilection étrange ; on la taxait de faiblesse : faiblesse divine (pie nous regardons au contraire

i Tciii. .1.; M- r. l'.nlr.ni.

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comme le chef-d'œuvre de la force chez M""" Barat.

En 1845, Julia fut placée au Sacré-Cœur de Beauvais; et c'est alors que s'ouvre avec elle ou sur elle une correspondance unique peut-êlre dans l'histoire de l'éducation. M"° Barat ne flatte pas cette enfant de son zèle. Elle vise l'ennemi au front : « Vous savez que je vous ai toujours avertie que si vous ne deveniez pas humble, vous auriez toujours une mauvaise tête. Or une mauvaise tête rend méchant, injuste, ingrat. Oh ! quel malheur lorsqu'on est orgueilleux! Le bon Dieu vous en préserve, ma chère Julia M » Malgré son indulgence, elle ne lui passe rien. A chaque chute ou rechute, elle lui en dénonce la cause, le péril, l'horreur. Il faut qu'elle se reconnaisse , qu'elle s'humilie , qu'elle se relève en réparant ses outrages envers ses dignes maîtresses : « Vous y réfléchirez, ma chère Julia; et j'espère de votre bon cœur une réparation sincère envers toutes celles que vous avez offensées. C'est à ce prix que je vous conserverai mon amitié. » Et une autre fois : « Votre lettre m'a affligée. Je vous ai reconnue dans toute l'extension de votre caractère orgueilleux, cnlêté, presque vindicatif, enfin tout l'opposé de celui de Jésus-Christ, qui pourtant vous a fait tant de grâces. Oh! que vous êtes ingrate envers Lui, envers nous; vous ne serez que malheureuse si vous ne changez pas... Réfléchissez-y, et devenez désormais douce comme un agneau d'un vilain petit loup que vous êtes dans ce moment ^ «

Il fallait premièrement faire naître le sens moral; éveiller, s'il était possible, cette conscience endormie ; et voilà

1 Paris, 20 avril 1846.

■- Poitiers, lijjanv. l.'^'iO.

pourquoi, dans chacune de ses lettres, M""' Barat fait retentir, comme des coups de tonnerre, les mots de perdition et d'éternité. « Je vous accorde volontiers le pardon que vous me demandez. Seulement je vous ferai observer que mon cœur a été profondément blessé de votre conduite. Je vous avoue que je ne serai plus en état de la supporter ni moralement ni physiquement, car j'en ai été préoccupée jusqu'à m'ôter le sommeil. J'ai peine à comprendre comment ayant deux voies ouvertes devant vous, l'une qui vous assure le bonheur dans ce monde et surtout dans l'autre, vous voulez choisir celle qui vous rendra malheureuse au delà de ce que vous pouvez concevoir, et qui compromettra votre éternité '. »

Mais il faudrait aussi, dans ce cœur gonfle d'un orgueil satanique, faire pénétrer quelque amour. Voilà pourquoi elle l'aime, l'entoure de prévenances, la comble de présents; elle veut que ses maîtresses de Paris et de Beauvais l'aiment aussi, l'aiment comme elle, l'aiment (juand même, et un des reproches qu'elle fait à une de ces dernières est que « l'on est vraiment trop sévère pour Julia, qu'on lui demande autant de perfection que si elle était une religieuse consommée, et que cette chère iille en a souflert-. »

Mais ce qu'elle voudrait surtout susciter dans cette àme rachetée, baptisée, c'est l'amour de l)ieu, car ce feu dévorant consumerait tout le reste. Elle fait donc ajipcl à sa reconnaissance: « C'est aujourd'hui, chère Julia, le dinianche du Bon-i'asteur, et l'anniversaire du jour de votre première communion. L'avez-vous renouvelée en action de grâces d'inic inlinité de bienfaits

I l'.iris, '211 avril Is'iS.

- Conllaiis, .H) avril 1810.

PATIENTE EUUCATiON DE JULIA 533

que VOUS avez reçus de ce divin Pasteur? Ah! vous étiez une de ces brebis errantes hors de la bergerie. Ce bon Maître vous a appelée par votre nom, il vous a placée dans le lieu le plus clos et le plus cher de son parc. Maintenant, ma fille, êtes-vous un agneau docile, obéissant, soumis'? » Elle lui dit ailleurs : « Aimez donc Notre-Seigneur : vous le lui devez bien. Comme il vous a aimé le premier ! comme il a veillé sur vous! » Elle lui demande de prier. Elle se recommande ellemême, — elle, la sainte mère Barat, — aux prières de Julia! Elle lui promet en retour de prier pour son âme. Elle le fera surtout pendant le mois de Marie, refuge des pécheurs, dont le nom revient souvent dans cette œuvre de conquête : « Vous aimez Marie, ah! ma chère enfant, imitez donc ses vertus. Elle, la plus parfaite de toutes les créatures, en était la plus humble; et avec tant de défauts, vous ne voulez rien supporter-! »

En 1852 , Julia fut envoyée en Amérique , dans l'espoir qu'elle pourrait s'y faire une position. Grâce à une longue patience de M""" Perdrau, sa maîtresse de peinture, elle avait acquis un vrai talent de copiste qui pouvait lui créer un honnête avenir. Mais à peine arrivée à Manhattanville, elle étonna ses bienfaitrices par ses impertinences, ses ingratitudes et sa duplicité, en même temps que ses lettres à la mère générale demandaient déjà de revenir en France. Cependant M""" Barat l'encourageait, la plaignait, lui conseillait de peindre, lui promettant le placement de ses tableaux dans les maisons de la Société, dans les deux Amériques. Elle lui disait en outre : « Croyez, chère Julia,

1 Conflans, 26 avril iSW.

- Conllans, 30 avril 184G.

blii IIISTOIKE UK MADAMK liAI'.AT

que je pense souvent à vous dans mes promenades au jardin, à Conflans, mais surtout devant notre bon Seigneur, à ma petite tribune où vous aimiez tant à venii' voir votre mère, à causer avec elle, à lui confier vos torts et vos ennuis. Je le prie, ce bon iMaître, de vous tenir lieu de moi'...» Aux dames du Sacré-Cœur de Manhaltanville, M"'" Barat écrivait de ne pas se rebuter des défauts de sa protégée, de lui trouver une position, un honnête parti : « Cette âme m'occupe, disait-elle; j'espérais que la pauvre enfant se placerait convenablement dans cette vaste Amérique, où tant de malheureux trouvent un sort quelconque; et notre pauvre Julia fait une triste exception". » A Julia, la sainte mère enseignait le recours à Dieu, la résignation et surtout l'humilité, car cette pauvre âme était plus révoltée que jamais : « J'ai eu du chagrin en lisant, dans votre lettre, quelques lignes qui certainement n'étaient pas dictées par un esprit doux et humble. Hélas! ma pauvre Julia, vous oubliez trop que vous avez péché et qu'il faut expier dans ce monde ou dans l'autre. Pourvu que vous vous sauviez, c'est tout!... Priez beaucoup, surtout lorsque vous souffrez; approchez souvent de la sainte Table. Oh! que vous devriez estimer, aimer, et rechercher la communion! Vous en avez tant besoin !... Adieu, mon enfant, je vous quitte à regret, mais le cœur, jamais-'. »

Julia revint en France. Elle fui mise d'abord à Conflans cl confiée à la douce mère Gœtz, qui mieux que personne eût élé (•a|)able de dompter cette nature

1 Paris, 2'.) juin ls;;2.

2 A M"" Ihiril.y. Paris, 23 ocl. iMoJ. ^ l'aris, 22 ocl. li<:;3.

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