‹ Histoire de Madame BaratChapitre 254 sur 311 · EXPULSION DE LORETTË, SAINT-ELPIDIO , PÉROUSE · texte numérisé non relu

EXPULSION DE LORETTË, SAINT-ELPIDIO , PÉROUSE

dit à son audience la parole divine : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ; puis il ajoula : « Nous sommes dans un temps d'orgueil; ce qui nous manque, ce qu'il nous faut, c'est surtout l'humilité, beaucoup d'humilité! puis la résignation, la patience, la prière. L'heure présente est l'heure de l'obscurcissement; mais le Seigneur nous aidera. Oh! je puis vous le dire : en 1849, je n'étais pas tranquille comme je le suis maintenant. J'étais indécis encore, et c'est pourquoi je partis. Maintenant je suis rassuré, je sais ce que je dois faire; et s'ils viennent à Rome, je sais ce que je ferai'. »

C'était en tout dix maisons, sans compter Montet, que depuis l'année 1847 la Révolution enlevait à la Société. L'avenir politique était de plus en plus sombre; mais dans cet obscurcissement, comme l'appelait Pie IX, il restait la lumière des promesses divines dont l'évêque d'Arras donnait au Sacré-Cœur ce beau commentaire : « Quelques âmes s'effraient au sujet du Pape et de l'Eglise, car le Pape et l'Église ne se séparent pas. Quelle situation! Un pouvoir sacré, mais humainement très-faible, et contre lui le déchaînement de tous les pouvoirs terrestres, humainement très-forts. Faut-il s'en étonner? Tout cela a été prédit : Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups, a dit Notre- Seigneur. Eh bien ! figurez-vous une grande forêt remplie d'une centaine de loups, et au milieu de cette forêt une douzaine de pauvres brebis lancées sans défense. Qu'arrivera- 1 -il? Les brebis seront mangées, dites-vous, ce sera l'affaire d'un instant. Non, les bre-

1 Lellres annuelles de 1839-1862, p. 290 el suiv.

bis vivront, et finalement les loups seront vaincus, défaits. » L'évêque concluait : « Mes sœurs, remerciez Jésus- Christ, qui vous prend sous sa'garde. Vous êtes ici comme dans une de ces îles fortunées dont les champs étaient parsemés de fleurs, tandis que les Ilots en battaient le rivage. Vous êtes non -seulement dans Tarche qui ne peut périr, mais dans le Cœur même du Pilote qui la conduit. Et si tous les passagers sont en sCireté sous sa conduite, que sera-ce de ceux qui reposent sur son sein'? »

L'àme de M""^ Barat, au milieu de tant de maux, ne considérait qu'un seul mal, l'offense faite au Cœur de Dieu et l'horreur du péché. Elle disait aux probanibtes, le 1" janvier 1861 : « Dans mes longues heures d'insomnies, je repasse les maux sans nombre qui accablent l'Eglise. Mais, entre tant de croix, la plus lourde est la vue des âmes infidèles à leur vocation -. » Elle écrivait peu après à une supérieure : « Continuons nonseulement de prier, mais d'expier, en recevant les rudes croix que Dieu nous inflige. Un torrent de crimes inonde la terre. Voilà pourquoi la grande N'ictime veut s'en adjoindre d'autres : heureuses celles qui uni mérité d'être choisies ^ »

Des victimes choisies étaient donc offertes au Seigneur. A côté des hommes qui donnèrent alors un sang généreux pour la cause de son Église, il y avait d'humbles femmes (pii, ne pouvant faire mieux, voulaient du moins souffrir et mouiir saintement, afin de consoler son cœui'.

1 Journal , 3(1 juin I8('>t.

2 Journal, 1" janv. tHCil, p. 7'i.

3 A M""^ (le Ijininingho, l'J mors 1t<oU.

Nommons d'abord quelques-unes des premières auxiliaires de M""" Barat. En 1859, elle apprit la mort de M"*" Joséphine de Coriolis, une des anciennes élèves de M""^ Duchesne, naguère supérieure de la Trinitédu-Mont, et ensuite supérieure de la maison de Parme. « Elle est heureuse, écrivit la mère générale, j'en ai la douce confiance; il y a tant d'années qu'elle travaillait pour la Société. Elle trouvera sa récompense- dans le Cœur de Jésus*. » — En 1860, expirait dans la paix de Dieu M""" Sophie Toussenel, supérieure de Charleville, qui, après cinquante ans de religion, ne savait que répéter : « 0 mon Dieu, que je vous aime, et que je vous remercie! » — Une perte plus grave encore fut celle de M""" Emma de Bouchaud, supérieure de Poitiers et vicaire de l'Ouest. Longtemps malade et infirme, elle remerciait Jésus de son mal, qu'elle appelait son bon mal, le mal de Dieu : « Si l'on m'a vue pleurer, disait-elle après avoir reçu l'ExLrême- Onction , je veux qu'on sache que c'est uniquement de bonheur ^ » — Un an plus tard succomba la mère Henriette Goppens, « heureuse, comme elle disait, d'avoir consacré depuis soixante - quinze ans toutes les puissances de son âme à l'amour de Dieu ». Sa prière préférée était celle des deux disciples d'Emmaïis : « Piestez avec nous, Seigneur, parce qu'il se fait soir el que le jour baisse :

Oui, le jour baisse, il est sur son déclin; Il se fait tard, déjà la nuit s'avance. Bientôt, bientôt va luire un jour sans fin... «

Ce jour désiré se leva pour clic le 12 juillet 1 8G3.

1 Paris, 18 mars 1859.

2 Ldlr. Min. 1839-1862, p. 164.

C'était du reste par hécatombes que la Société présentait ces victimes au ciel; et avec quel élan elles y montaient! Une vieille sœur coadjutrice de Paris, Françoise Feldtrappe, se sent frappée subitement : « Alléluia/ dit -elle, louons Dieu dans la souffrance. » Puis ayant prononcé un acte d'amour parfait : « Mon coeur est prêt, Seigneur, mon cœur est prêt! » — M'"" Lazarine Fouquet, cœur de vierge, âme de poëte, disait près de sa fin : « L'âme se sent plus à l'aise, les murs de la prison tombent petit à petit, on entrevoit l'aurore de l'éternité; si j'en avais le courage, je chanterais en vers la délivrance de la captive. » — Marie- Antoinette Bourbon répétait déjà toute transfigurée : « Faisons bon visage à la mort, c'est la messagère qui vient pour nous conduire au ciel... Si je savais chanter, je mourrais en chantant, du moins je veux mourir en riant. » — La maîtresse des petites enfants de la maison d'Annonay, M"''' Antonia Berger, appela ses élèves, le matin même de sa moil, fête de l'Ascension, leur mit une couronne sur la tète, puis dit : « Je m'en vais au ciel précéder mes petits anges. » Le soir, elle n'existait plus.

Une des plus remarquables entre tant de précieuses morts fut celle de M"'" Marie-Ursine de Salis, de la maison d'Alger. Elle avait dit à Jésus : « Vous êtes le point central, le soleil lumineux, autour duquel je décris le cercle de ma vie... " Quand celte vie fut près de s'achever, on rentendit répéter : « (Juc votre volonté soit faite; mais aussi, Seigneur, que votre règne arrive sur nos jjauvrcs Aiabos. » File disait encore : « lUrc Épouse du sacré Cuui' dr Jt'-sus, quelle grâce! mais ici -bas ce ne sont que des liançailles : au ciel se consommera fêler-

nelle alliance. » Avant de mourir, elle demanda la permission de chanter le cantique Beau ciel. Elle déployait ses bras comme pour s'envoler. Si parfois la souffrance lui arrachait des larmes : « Je veux, disait-elle, que mes dernières larmes soient des larmes d'amour. » Ses suprêmes paroles furent : « Jésus m'appelle, je pars! Adieu, ma mère, merci! »

Si l'on pouvait raconter toutes ces belles immolations, il faudrait donner une place de choix à M""" Louise Mallac, ange, apôtre, martyr, qui eut, dans sa vie si courte, la mission providentielle d'attirer à l'état religieux sa mère, sa sœur et son frère; et qui, clouée pendant plus d'un an sur un lit, disait gracieusement : « Je suis un petit fruit que Notre -Seigneur a voulu cueillir avant le temps; mais, le trouvant trop vert, il l'a mis sur la paille afin de l'y faire mûrira »

Il faudrait citer encore Thérèse-Agnès Tilly, anglaise convertie, qui, près de mourir, donnait ainsi son adresse de l'aulre monde à ses compagnes : « Agnès de Jésus, le plus près possible de son Bien-Aimé. » Après l'Extrême-Onction , elle dit : « Je suis sacrée pour l'éternité. » — Tel était aussi l'adieu d'une autre religieuse de la maison de Paris, M""® Emma de Villefranche : « J'avais cru, disait-elle, que le plus bea-u jour de la vie était le jour de la première communion ; je me trompais : c'est le jour de l'Extrême- Onction ^ »

^jme Bapat admirait et pleurait ces hosties pures. Tantôt, saluant leur triomphe , elle s'écriait : « Ah ! quelle grâce d'assister à la délivrance d'une âme purifiée des moindres taches du péché, et qui se plonge

1 Vie de M'"^ Louise Mallac, 2« édit., p. 341.

2 Lctlr. ann. de 1863.

dans Tocéan des délicos du ciel ! Pùen ne devrait nous coûter pour nous procurer cet immense bonheur^ ! » Tantôt, se faisant la prêtresse de tant de sacrifices, elle les unissait à celui de la croix : « Nous gémissons des pertes que fait la Société. Puissions -nous du moins profiter de ces croix, pour nous rapprocher davantage de la montagne où Jésus crucifié permet que son Cœur soit ouvert, afin de nous apprendre à épurer le nôtre. Jésus nous veut détachées de tout ce qui n'est pas Lui. Livrons-nous donc sans réserve ; serrons-nous au pied de la croix; recueillons-y les gouUes de son précieux sang, et immolons- nous avec Lui-. »

Parfois il semblait à M"'° Barat que les malheurs publics, dont le bruit arrivait chaque jour jusqu'à elle, étaient les premiers craquements d'un monde près de sa fin. Elle écrivait en janvier 18GI : « Voici que l'Amérique se remue à son tour; c'est une coramolion qui tend à se généraliser. Alors on se rappelle les paroles par lesquelles notre divin Maître expliquait à ses Apôtres les signes qui dénonçaient l'approche de la fin du monde. Ces signes seront plus ou moins éloignés de ce terme, mais ils semblent commencer. » l*ersuadée cependant que ce dernier âge ne s'achèverait pas sans avoir vu ficurir le règne du Cœur de Jésus, M"' Barat s'en servait pour ranimer le zèle de sa Société, et elle ajoutait : « Ah ! ijiie ces vues devraient enfiammer notre amour pour le divin Cu.'ur, ot noire zèle pour les âmes. Que de défections on comptera, mais quoi nombre prodigieux d'élus! Il faut les préjiaror en les inslruisant. on

1 A M'" .~(j|il»i>' Ituilrmisk;i. Paris, l'.t avril \f<C,2. •i A la iiiL-re iJlanc, In mars 1WC2.

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