SES ASPIRATIONS AU CIEL
avance et laisse tomber sur leurs âmes tant de lumière et de douceur, qu'étant encore dans cette chair mortelle, ils peuvent dire que leur demeure est au ciel et leur Société avec les anges, » Ainsi en était-il de M^^Barat. Se hâtant de mettre à exécution les arrêtés pris par le dernier conseil, elle disait quelquefois : « Je dois encore finir ceci ou terminer cela, puis je dirai mon Nunc dimittis. » Elle parlait fréquemment du bonheur céleste, et lorsque, par exemple, elle paraphrasait dans l'hymme Ecce panis le vers qui le termine. In terra vivenlium, on eût dit sainte Monique saluant déjà de loin « cette terre où coule Ja vie intarissable du sein d'une source divine S), Une religieuse professe, qui remplissait alors l'office de portière, raconte qu'ayant été une fois appelée près d'elle, elle la trouva absorbée en Dieu , les mains jointes et les yeux au ciel : « Le bruit que je fis en entrant, dit- elle, ne la tira pas de cet état. Elle répétait par intervalle le nom de Jésus, mais avec une accentuation tellement surnaturelle, que j'en restai toute saisie. Au nom du Sauveur succéda cette exclamation : « Le ciel! le ciel! » Je tombai à genoux devant sa petite table et je la contemplais, ne me rassasiant pas devoir rayonner déjà les joies du paradis dans ses traits transfigurés. Après quelques minutes elle abaissa tranquillement ses yeux etelle m'aperçut : « 0 « ma mère ! ma mère ! » répétai-je d'une voix émue. Mais elle, cherchant à me donner une explication toute naturelle de ce que je venais de voiret d'entendre, me montra la multitude de papiers d'afi'aires qui encombraient sa table et me dit en souriant : « Je me disais, voyant
1 Tém. de M™" Joséphine Leclère, n. 24.
6i8 HISTOIRE DE MADAME BARAT
« cela: le ciel en est le prix. Cela soulage; il faut bien « que par instant je prenne quelque petit repos*. »
L'hiver de 1864 à 1865, le dernier hiver de M'"" Baral, fut pour elle une saison do fatigues et de souffrances. On l'entourait de soins auxquels elle répondait par d'humbles remercîments : « Je vous donne bien de la peine, mes bonnes filles; mais patience, cela sera bientôt fini. Et d'ailleurs le bon Dieu vous rendra ce que vous faites pour sa pauvre servante'. » Une religieuse rapporte qu'ayant. eu le bonheur de la voir au mois de décembre, elle en reçut dos paroles qui lui parurent un adieu : « Il n'y avait plus en elle qu'une flamme, écritelle : le corps semblait avoir disparu. J'étais à genoux, les mains appuyées sur elle; et elle-même me touchait de sa main vénérable : « Dites bien à vos filles, ne « cessait-elle de me répéter, dites- leur bien d'aimer « Notre-Seigneur et les âmes, en les aimant comme « Noire-Seigneur les a aimées, c'est-à-dit-e jusqu'au sa- « crifice. » Notre sainte mère revenait sans cesse sur ce sujet : il semblait qu'elle ne pouvait me parler d'autre chose. Je la quittai, persuadée que je ne la reverrais ])lus; elle semblait ne plus toucher à la terre, mais être déjà dans le ciel'\ »
Le 2 janvier 186o, elle essaya de présenter ses souhaits de nouvel an à la communauté. Elle lit allusion à la mort récente de la mère de Biou : « L'année (pii vient de s'achever a Uni par la croix; c'est également par la croix (jue celle-ci comuK'nce : cela me donne la conliance (jue ce sera une année de grades. » Elle insista beaucoup
» Tém. de M"" Marie du Chclas, n. !j<i, p. '.•.
2 TémoiRnage de la scpur Louise Bouvel, n. "If..
•1 Trrn. (Ii; M"« C.iiiiilli' Mrult'. Saiiil-Brieuc, M ni.irs I,s7(i.
SES VOEUX SUPHKMES 647
sur l'amour de Dieu. « Lorsqu'on écrit, dit-elle, on souligne les mots auxquels on attribue plus d'importance. Eh bien, mes filles, voici les paroles que je souligne pour vous : TOUT, absolument TOUT au Cœur de Jésus. »
Elle s'excusa d'apparaître désormais si rarement au milieu de ses filles : « jVIais je me résigne d'autant mieux à mon impuissance, qu'aujourd'hui Dieu y supplée, » dit-elle en montrant la mère vicaire générale. Et le 19 mars, fête de saint Joseph : « Combien nous devons d'actions de grâces à saint Joseph pour nous avoir donné une mère Joséphine. C'est bien le Ciel qui nous l'a choisie ^ »
La mère générale ne reparut plus que dans la semaine sainte. En ces jours- là, la grâce d'un grand Jubilé était accordée à l'Eglise universelle par le pape Pie IX, et la communauté venait d^en accomplir les dernières prescriptions. M"'" Barat, à qui sa santé ne permettait pas de communier, se plaignit le mercredi saint d'être privée de ces grâces : « J'aurais été heureuse, ditelle à ses filles, de ramasser les miettes de votre communion L . . Mais je n'en étais pas digne ; et il me semble que Notre -Seigneur pourrait dire encore en vous regardant vous et moi : Vous êtes purs, mais non pas tous... J'espère cependant, ajouta-t-elle, qu'il ne le dirait pas tout à fait dans le même sens^ »
Le jour de Pâques elle communia; elle était toute rayonnante. Elle dit à ses filles: «Ce matin, en me trouvant près de vous à la Table sainte, j'ai senti que Notre-Seigneur était en nous, revêtu de cette belle
1 Noti<^ sur M"'^ Gœlz, ch. ix, p. 178.
2 Journal , 12 avril.
robe blanche par laquelle on représente son état de gloire. Nous n'avons donc rien à envier aux saintes femmes. Mais souvenez-vous , mes filles, de ces paroles que dit le Sauveur à Madeleine : Ne me touchez pas, je ne suis pas encorde remonté rers mon Père! C'est-àdire le temps n'est pas venu encore de vous livrer aux effusions de l'amour; nous sommes encore dans la vie d'action et de combat. Allez dire à mes frères: Je vais monter à mon Père qui est votre Père, à mon Dieu qui est votre Dieu, c'est-à-dire soyez apôtres. » Quelles paroles! Et c'està nous qu'elles s'adressent, mes filles!... » Obligée de s'interrompre à plusieurs reprises durant cette exhortation, elle se livra ensuite à une causerie familière sur le même sujet : « La fête d'aujourd'hui, c'est la fête des saintes femmes; et nous devons avoir bien de la reconnaissance envers Notre -Seigneur qui a daigné vouloir que ^a résurrection fût annoncée aux apôtres par ces pauvres petites femmes... Saint Pierre et saint Jean ont dû être un peu humiliés, je présume, devoir ainsi des femmes chargées deles instruire. » — « Mais, lui demanda alors la mère de Valancise, qui se trouvait à Paris, croyez-vous que saint Jean n'ait pas vu Notre- Seigneur? » M"'' Barat reprit : « Que saint Jean le bien-aimé n'ait pas vu son maître, cela n'est pas possible. Je suis sûre qu'il l'aura vu en même temps que Marie : il devait se trouver dans l'antichambre de la sainte Vierge. » La mère générale riait en disant cela : « Ah ! mes enfants, dit-elle, réjouissonsnous. Sainte Thérèse était ravie de penser (juc son divin Kpoux ne souffrait plus. Que ce soit aussi le sujet de notre allégresse'. >>
• Journal, It'i nvril