SA BÉNÉDICTION AUX ENFANTS
vost : « Que vos enfants étaient agréables à voir hier! Leurs fronts- purs, leurs figures angéliques disaient que le bon Dieu avait pris possession de leurs cœurs. On est bien payé de ses peines en voyant les fruits de vie que nos instructions font naître dans ces enfants. » L'état de la communauté lui était un autre sujet de contentement : « Tout marche bien dans votre chère et nombreuse famille de la rue de Varennes, écrivait-elle à la même. Tout y est dans l'ordre, la paix et le dévouement que vous lui connaissez'. »
Le dimanche 21 mai, dernier dimanche avant la fête de l'Ascension, fut un jour d'adieu à tout ce qu'elle aimait. Un peu avant une heure, elle se rendit à la salle oi^i les probanisles étaient réunies pour la récréation : « Mes bonnes filles, leur dit-elle, je me suis empressée de venir aujourd'hui, car jeudi nous allons au ciel. Il faut bien que nous nous voyions un peu auparavant. >■> On n'attacha qu'un sens mystique à ces paroles qui devaient s'accomplir si littéralement.
Jamais d'ailleurs elle ne s'était montrée plus affable. Faisant approcher quelques-unes de ses filles qui se tenaient éloignées : « Me croyez-vous presbyte? leur dit-elle. Venez, je ne vous veux pas si loin de moi. » Elle leur dit qu'ayant été un peu de temps sans les voir, elle comptait trouver en elles des progrès d'autant plus grands que chaque jour nous était donné pour devenir meilleurs. Puis elle fit lire des lettres de ses petits garçons de l'école de Marmoutier. L'un d'eux lui écrivait : « Je prie le bon Dieu pour que vous viviez longtemps encore. » Elle regarda le ciel d'un air
1 Paris, 16 mai 1865.
signilicaLif. Un autre lui disait : « Ma mère, je demande d'aller vous rejoindre en paradis. » — « Ah! c'est là que je serai contente de les voir, » répéta-t-elle. Après quoi, elle s'étendit sur le mal que fait au peuple l'instruction sans la foi, animant ses filles non-seulement à bien instruire les enfants, mais à les élever dans la crainte de Dieu.
En sortant de la salle, elle trouva dans le jardin les sœurs coadjutrices qui s'étaient portées sur son passage : « Mes chères filles, leur dit-elle, soyez bien humbles, car, voyez-vous, si ce barreau manque à l'échelle des vertus, vous n'arriverez pas au ciel. » Les deux sœurs qui la soutenaient voulaient l'entraîner, mais elle se retourna encore pour demander que « l'on priât pour elle quand elle ne serait plus. » Enfin, rencontrant le jardinier Matthieu, elle lui dit aussi quelques mots de ses Heurs et de ses plaies-bandes, avec sa bonne grâce accoutumée. Tout devait avoir son adieu dans cette journée mémorable.
En ce même jour, elle écrivit à la mère Mayer, supérieure à Ricdenbourg, une lettre qui, plus que tout le reste, témoigne de la liberté, de l'allégresse et de la grandeur de cette âme prête à partir; c'est, sans contredit, une des plus belles lettres de M""* Barat « Chère Marie, j'ai la confiance que Dieu couronnera votre fidélité, il vous a dit comme à Pierre : Pdissez ntcs a(j)ieau.L', lorsque vous étiez maitresse générale. Il vous a dit ensuite : Paissez vies brebis, en vous revêtant de la supériorité. Pour remplir cotte charge il ne demande de viius ((u'une disposition : soyez humble, simple et souj)ic comme un petit enfant de cinij ans, bien né et bien élevé. Soyez obéiirsante, car roltéissance cl
LE DIMANCHE DES ADIEIX 6do
l'humililé sont deux sceurs jumelles qui ne se séparent pas... » Ensuite la mère générale s'intéressait tendrement aux deux jeunes princesses Marguerite et Alix, filles de la duchesse de Parme, élevées à Riedenbourg : « C'est une privation d'être séparées ici-bas, leur faisaitelle dire, mais un jour le ciel nous réunira. Je l'espère de la bonté du Cœur de Jésus pour tous ceux qui l'aiment et l'aimeront à jamais. » La lettre se poursuivait ainsi sur huit pages, avec une intarissable abondance de cœur et d'âme. Ce fut la dernière lettre de M"'° Barat.
Ce même jour, la mère générale assista au Salut, oi^i elle avait fait venir les enfants qui entraient dans la retraite préparatoire à la première communion. Le soir encore, durant les quelques minutes d'adoration qui suivent le souper, les probanistes la virent à genoux dans sa stalle, où elle donna elle-même le signal de sortir. Elle justifiait sa maxime : « Une religieuse du Sacré-Cœur doit mourir les armes à la main. »
Le lendemain, lundi 22 , devait être une grande journée, mais rien d'abord n'en fit pressentir la gravité. jyjme iJapQt la commença en se levant à cinq heures comme à l'ordinaire. Elle entra aussitôt dans son oraison, et elle s'y plongea si profondément, qu'elle n'entendit pas l'arrivée de l'infirmière qui frappa à sa porte à plusieurs reprises : ««J'entrai néanmoins, rapporte cette religieuse. Notre mère, dans l'attitude du plus profond recueillement , tenait son crucifix dans ses mains. Je m'agenouillai non loin d'elle sans qu'elle me vît ni ne m'entendît : elle était perdue en Dieu. J'osais à peine respirer; et au bout de quelques minutes d'attente inutile, je songeais à me retirer, lorsque se tournant vers moi elle me demanda avec son ineffable sou-
rire ce que je désirais. Je lui rappelai Tordre qu'elle m'avait donné de venir lui rendre compte de la santé de la mère Gœlz, qui était alors souffrante. Elle y prit rintérêt le plus circonstancié, me recommanda les soins que je devais lui donner, puis je me retirai *. »
Cette même union à Dieu se lit remarquer à la messe et durant ses prières, qu'elle prolongea à la chapelle jusqu'à huit heures et demie. Rien n'annonçait une crise; et, rentrée dans sa chambre, elle venait d'ouvrir tranquillement son courrier, dont elle envoya une partie à sa vicaire générale , quand, au moment de prendre son petit déjeuner, elle dit à la sœur attachée à son service : « Je ne suis pas bien ce malin; » puis, portant tout à coup les mains à sa tête : «Ah! ma tète, ma tôle!...» Elle semblait près de s'évanouir. Résistant jusqu'à la fin, elle voulut qu'on attendît avant de la mettre au lit ; puis bienlùtelleconsentit à se laissercoucher. M'"*' Gœtz accourut. Elle fut effrayée en trouvant sa chère mère abattue, absorbée, les yeux fermés, les traits fort altérés. « Ma mère , où souffrez-vous? » lui demanda-t-elle. « De la tête, » répondit la malade avec effort. On proposa de lui poser des sinapismes. « Vous ferez bien, » ditelle. Elle voulut parler encore , la langue embarrassée n'articulait plus. Trois médecins appelés immédiatement constatèrent une congestion cérébrale, qu'ils essayèrent vainement de détourner. La parole ne revint plus : le silence de la tombe avait déjà commencé pour M"'^ Barat.
Longtemps auparavant, quelques religieuses s'enlretenant, en présence de leur mère générale, des paroles
1 I cm. de M"" U. Trurhnl , n. 83.