L'AUDIENCE DU PAPE
Désireuse d'établir ses filles à Sainte- Rufine, mais prévoyant déjà que celte maison deviendrait bientôt insuffisante, M""® Baral eût souhaité y joindre les bâtiments d'un ancien monastère, servant maintenant de manufacture de tabac. C'est dans le but de l'obtenir que, le 1^'' février, la supérieure, accompagnée des deux mères Desmarquest et Armande de Gausans, ainsi que de la marquise Andosilla, se présenta à l'audience du pape.
Sa requête fut rejetée, du moins provisoirement. « Le Saint-Père nous expliqua, d'une manière tout à fait douce, les obstacles qui s'opposaient à celte concession , et son cœur paraissait peiné de ce refus. » Pour le reste , jyjme garât fut charmée de celle audience : « Avec quelle bonté nous avons été reçues par le souverain pontife ! écrivait-elle le lendemain. C'est bien la vraie image de Jésus sur la terre , nos cœurs en étaient tout remplis de consolation ^ » Grégoire XVI fut surtout très- bienveillant pour elle-même. Au cours de l'entretien, la marquise Andosilla ayant parlé d'enchaîner la supérieure à Rome: « Non, répondit le pape, les généraux d'Ordres ne s'enchaînent pas. » Une pareille parole était considérable, car elle répondait à une des préoccupations de M"*" Barat.
Le principal objet de l'audience étant écarté, le Souverain Pontife entretint la supérieure de ses maisons d'Amérique, puis de l'Église de France, dont il déplora les malheurs : « Que de sollicitudes entourent sa sainteté, écrivait M'"' Barat presque au sortir de celle audience, nous devons l'aider de tous nos petits moyens.
1 X }il"" de Lirnminghe, 26 mars 1833.
C'est ainsi que des enfants bien nés doivent partager les douleurs de leur père^ » Cependant, au sein des maux que l'impiété faisait en France, venait de se produire un symptôme de résurrection que le Pontife s'empressa de communiquer à ses filles comme une grande nouvelle. Une députation d'environ soixante-dix jeunes gens de Paris, étudiants en droit, en médecine, et autres, étaient venus récemment trouver ]\P' de Quélen, Fatigués de scepticisme, ils l'avaient supplié de leur faire donner un enseignement religieux qui répondît aux besoins actuels des esprits. L'archevêque leur avait donné un de ses prêtres; et l'œuvre commencée promettait des fruits. Ce qui n'était encore qu'un modeste essai devait être plus tard transformé par les Pères Lacordaire et de Ravignan en un vaste apostolat. Le Saint-Père recommanda aux prières de M'"'' Barat cette chère espérance de l'Église de France ^
Les grands intérêts de la foi étaient bien, en effet, les premiers de tous, aux yeux de la servante de Dieu. Elle se passionnait pour eux. On était, à cette époque, au plus fort des affaires de Lamennais, qui venait de quitter Rome, le cœur ulcéré d'orgueil. W Barat, dirigée par le Père Rozaven, prémunissait ses filles contre le prosélytisme des derniers sectateurs de cet esprit superbe. Quelque temps après, ayant lu le bel écrit de M. l'abbé Lacordaire sur le Saint-Siège, elle l'en félicita dans une lettre à laquelle ce grand homme attribuait une haute portée, comme venant d'une personne trèsliée avec le pape » ^.
' A .M"'« Buesen, ."> fôvricr 183;!.
- Relation, in-folio, p. .'50.
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SON AMOUR POUa L'ÉGLISE 75
Par un mouvement du même zèle, elle avait encourasré le cardinal de Rohan à rentrer dans son diocèse de Besançon. Mais bientôt elle eut la douleur d'apprendre qu'à la suite de fatigues apostoliques, cet ami de quinze années venait d'expirer, en répétant à ses prêtres : « Mes frères, je ne suis rien, moins que rien; priez pour moi! » Un des derniers noms qu'il avait prononcés était celui de la mère Barat. « Quelle perte que celle de notre cher Père Duc, écrivait celle-ci. Je la sens vivement. Il n'a pu lire une lettre que je lui écrivais : et, dans son délire, il prononçait mon nom^ »
La dévotion de M"'" Barat envers l'Église et son Pontife redoubla encore pendant la semaine sainte. Par une faveur croissante, le pape « lui avait donné une petite tribune qui ouvrait sur le Vatican ». De là, elle put le voir laver humblement les pieds à douze pauvres pèlerins. « Il était plongé dans un recueillement si profond que j'en étais attendrie, écrivait-elle ensuite. Je m'unissais aux prières qu'il faisait sans doute alors pour notre France "-. » Elle ne put même se tenir de faire éclater sa foi en cette circonstance : « J'étais dans cette tribune, racontait-elle plus tard à ses novices, avec une famille que je ne connaissais pas. En face de nous était un grand tableau représentant Notre- Seigneur lavant les pieds à ses apôtres, tandis que dans la chapelle nous contemplions le souverain pontife renouvelant aux pieds de douze pauvres ce mystère d'humilité. A cette vue, m'adressant à une dame étrangère placée auprès de moi : « Comme on sent bien ici la perpétuité de l'Église
1 A M"» de Gramont, Rome le 23 lévrier 1833. •2 A M™» E. de Gramont, 6 avril.
catholique! et quel est l'incrédule, hérétique ou schismatique qui ne se convertirait pas en voyant cette belle chaîne qui, de Jésus-Christ, se continue jusqu'à Grégoire XVI, son vicaire actuel? » La dame à qui je m'adressai parut tout étourdie de mon exclamation, et, pour toute réponse, elle me demanda de prier pour elle... Je sus ensuite que cette dame était schis'hiatique ; et plus tard, j'eus la joie d'apprendre qu'elle était rentrée -dans la véritable Église ^ »
La messe célébrée par le pape le jour de Pâques, la bénédiction Urbi et orhi, tombant sur quarante mille tètes pressées sur la place et les alentours de Saint- Pierre, complétèrent en son âme ces impressions de foi. Seulement elle s'étonnait et se troublait de se voir ellemême dans cette foule : « Je vous aurais volontiers cédé ma place, écrivait-elle à son neveu; je préfère ma solitude atout. » Surtout, son humilité soullrait des égards dont elle était l'objet de la part des plus hauts personnages de Rome : « Le cardinal vicaire, écrivait- elle à M""" de Limminghe, m'a envoyé sa palme bénite par le Saint-Père. Le cardinal Lambruschini et un autre prélat me l'ont adressée de même. Vous savez si j'aime ces honneurs! C'est alors que je pense au xcjioUe vive, quoiqu'au fond tout cela me soit indiflerent- ! » Puis, dégageant son âme de la vanité terrestre pour ne plus considérer que l'unique nécessaire : « Ah! que nous avons d'obligations d'être saintes, s'écrie-t-elle. Je ne puis vous dire ce que je soulVre de ces honneurs et de ces marques d'estime. On croit que n( us les UK'ri-
1 .loiiniiil «lu noviciat de 1845, au 2« décembre. '.i [{(.nie, 2 iivril \tiX\.