FONDATION A MARSEILLE
moins reçue membre avant que d'expirer. M"'' Barat lui envoya aussitôt la croix de professe. xMais quand cette croix arriva, M""" de Bourcet venait de rendre le dernier soupir, en répétant : « Plus de regrets, plus de larmes, je vais dans le sein de Dieu. » M""^ Barat la pleura : « Voilà, dit-elle, une àme que nous n'étions pas dignes de posséder. » Cependant, ce que la vie de la sainte religieuse n'avait pu obtenir , sa belle mort l'obtint. La réunion fut demandée, et M'"^ Barat la regarda comme un legs sacré de cette chère fille.
Pour une telle fondation, elle chercha une supérieure qui fût une autre elle-même. Depuis son retour d'Amérique, M""" Eugénie Aude, heureuse d'avoir retrouvé sa chère mère générale , se berçait de l'espérance de n'en être pas séparée de longtemps. Mais ces voies de délices ne sont pas celles du Sacré-Cœur. Au nom de son amitié , au nom de sa santé qui réclamait le climat bienfaisant de la Provence , surtout au nom du Cœur transpercé de Jésus-Christ, iM"^^ Barat lui demanda d'aller prendre la conduite de la maison de Marseille. Le cœur de M"'^ Aude saigna longtemps de cette blessure. Elle se demandait pourquoi sa mère l'envoyait dans cet éloignement? Cette mère se serait-elle refroidie envers elle? Ne seraient -ce point ses défauts qui en seraient la cause? — « Singulière idée, lui répondait ]yjme Barat, de croire que vos défauts seraient capables d'affaiblir mon affection pour vous? Est-ce que Jésus s'est rebuté de nos misères? Les pauvres, les faibles sont ceux qu'il aime davantage. Quel exemple! D'ailleurs, je suis plus mauvaise que vous, et, nonobstant, vous aimez votre mère^ .» Cependant, en preuve de
1 Lyoaj lo janvier 1833.
cette affection, M""' Barat n'eut pas plutôt éloigné son amie qu'elle-même se mit en route pour la même contrée, et, de chacune de ses stations, elle lui envoyait le consolant espoir de la revoir bientôt.
Dieu ne le voulut pas. Tant de courses avaient brisé les forces de l'apôtre. Le 15 janvier 1835, M"® Barat écrivait de Lyon : « Je suis clouée ici par un catarrhe qui me fait passer de tristes nuits. J'en attends la fin pour me mettre en route. » Elle ne put achever cette lettre, la dernière que nous ayons d'elle jusqu'au milieu de juin. Chaque hiver lui ramenait presque régulièrement une pareille épreuve; mais celte fois, on crut qu'elle n'en relèverait pas. Une fièvre inexorable la retint pendant trois mois, à la Ferrandière, entre la vie et la mort. Enfin, au mois de mai, elle put faire quelques pas ; ce n'était plus le moment de descendre dans le Midi, brûlé par le soleil. Les médecins lui ordonnèrent d'aller prendre dans la fraîche solitude de Montet, puis de Besançon , le repos que réclamait sa convalescence.
Pendant ce temps, M°"^ Aude retrouvait à Marseille le choléra, contre lequel elle avait soutenu, à Saint-Michel, une si courageuse lutte. « Il faut avouer, ma fille, que Dieu vous veut sur la croix, lui écrivait, à ce sujet, la mère générale. Quitter l'Amérique, où, seule, vous avez eu à déplorer les effets de ce terrible mal , et venir en Europe pour être envoyée dans une ville où il vient sévir encore !... J'ai cependant la confiance que Jésus et Marie seront vos sauveurs*. » — a Prions, ma fille, disait-elle dans la lettre suivante. J'ai l'espoir (juc son
1 l>yon, .") janviiT 18311.
LE CHOLÉRA A MARSEILLE 10b
Cœur vous gardera : il n'envoie pas deux fois le même calice à boire. »
Le fléau n'approcha de la maison de Saint-Joseph que pour faire éclater le dévouement de la supérieure. Tandis que, dans la ville, huit à douze cents personnes succombaient par jour, le Sacré-Cœur semblait être un boulevard si sûr que les familles supplièrent M'"'' Aude de garder ses pensionnaires : « Consacrez de suite votre famille à Marie, lui écrivait ^,jme Barat. Soufflez au coadjuteur, M^ d'Icosie, d'ordonner une procession à Notre-Dame-de- la-Garde; que l'on ajoute un vœu à cette Vierge protectrice de la ville de Marseille. » M"" Aude suivit ce conseil. Sa maison fut préservée. Une de ses sœurs ayant été atteinte, la supérieure la mit dans sa propre chambre, la soigna et la guérit. Quand le fléau eut cessé, une députation de pensionnaires se rendit à Notre-Dame-de-la- Garde, où elles suspendirent un ex-voto en action de grâces de leur préservation.
C'est alors qu'il fut enfin donné à M""* Aude de rejoindre sa mère. « Maintenant que le fléau s'éloigne, lui écrivit de Lyon la douce supérieure, partez de suite, reposez- vous un instant à Avignon, arrivez-nous promptemenl. Je n'ai pas le courage de m'éloigner sans vous voir, sans vous embrasser*. » De Lyon, elles reprirent ensemble le chemin de Paris. M'"^ Aude attendit quelque temps dans cette ville la reconnaissance légale de la réunion de IMarseille; puis il lui fallut revenir, en se séparant encore de sa Mère trop aimée : « Je prie le Cœur de Jésus , tant que j'ai de ferveur, de
1 Lyon, 20 janvier 183o.
VOUS conduire , de vous consoler, de soutenir votre courage, lui écrivait celle-ci... Si le bon Maître veut cette épreuve pour toutes deux, chère Eugénie, taisons-nous, laissons- le agir ^ »
Cependant, à peine de retour, la supérieure adressa une lettre circulaire à la Société pour lui annoncer son entière guérison : « D'une part, disait-elle, nous ressentons sans doute de îa consolation qu'il nous soit donné de travailler encore, selon les desseins de Dieu, à procurer sa gloire; mais de l'autre, nous lui demandons, dans l'amertume du calice que nous offre cette terre, où II est tant offensé, pourquoi 11 lui a plu de prolonger nos jours? Mais loin de nous, mes chères filles, d'avoirune volonté qui ne soit pas la sienne...^!» — «Ily a, dit un maître de la vie spirituelle, ily a, pour ainsi dire, les trois cieux de l'amour. Il y a l'amour pur et simple qui aime Dieu par-dessus toutes choses et le prochain pour Dieu : c'est comme le premier ciel. Audessus, il y a l'amour qui souffre et qui aime à souffrir : c'est le second degré. Plus haut enfin, il y a l'amour qui n'aime, qui ne veut plus absolument rien que le plaisir du Bien-Aimé, pour souffrir ou pour jouir, pour vivre ou pour mourir, pour être quelque chose ou pour n'être rien. C'est là le ciel des cieux ^ » C'est celui qu'habitait le cœur de M'"'' Barat.
Son séjour à Paris ne fut qu'une halle rapide. Nous venons de voir qu'arrêtée par la maladie, elle n'avait pu terminer le cours de ses visites : dès le '2C) juin , elle se remit en route : « Demandez, écrivait-cl.c à la mère
1 Taris, 0 ocloltre et 3 décembre 1835.
2 Paris, 4 juin 183"..
■i M. Pablic Cil. Gay. Dr la vie et dcn i^ertu.t chrclicuncs, l. 11, |>. ■!••-.