‹ Histoire de Madame BaratChapitre 5 sur 311 · ELLE RELÈVE LES AMES · texte numérisé non relu

ELLE RELÈVE LES AMES

Malgré cette confiance, le devoir de la supérieure n'en était pas moins de pourvoir à la sûreté de sa famille de novices. M™" Barat leur annonça qu'elle allait les disperser d'abord, par petites colonies, dans diverses résidences de la Société, en attendant qu'on pût leur trouver un abri commun, loin de l'orage. Elle-même allait partir afm de leur chercher cet asile. Laissant donc à Paris M™"" de Marbœuf et M™^ Louise de Varax àla tête de la maison, elle fit ses adieux à la communauté. Une de ses dernières recommandations fut celle-ci: « Mes bonnes filles, si peu nombreuses que vous restiez ici, n'interrompez jamais l'adoration perpétuelle du saint Sacrement. C'est par la prière que nous serons sauvées. »

Elle prit avec elle M""" Eugénie de Gramont, et elle partit le 10. « Tout est brisé pour nous, écrivaitelle en Amérique. Je pars avec nos mères. Quoique tout estropiée, il me faut monter en voiture. Pour aller où?... Je ne sais! »

En attendant que la Providence fixât le lieu de son séjour, elle se rendit en Suisse, où l'appelaient les pressantes invitations de M. le marquis Théodore de Nicolay, un des grands amis de sa Société. Il en avait dignement apprécié la supérieure dans ses visites au pensionnat de la rue de Varennes, où étaient ses filles aînées. Il venait de les retirer, et, dès le lendemain des troubles, l'ancien pair de France, emmenant avec lui sa femme et ses enfants, s'était réfugié dans le modeste château de Givisiers, à une demi-lieue de Fribourg, où il faisait élever ses fils chez les Jésuites. C'était là qu'il appelait la mère générale , lui donnant l'espérance de trouver dans ce pays un asile paisible pour son novi-

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ciat. La mère de Charbonncl s'y rendit la première dans cette intention. Après plusieurs recherches faites avec le marquis, elle arrêta son choix sur le petit manoir seigneurial de Montet, situé entre Estavayer et Payerne, à quatre lieues de Fribourg. En attendant qu'il fût prêt, — car il fallait bâtir, — on se proposait de louer le château de Middes', placé non loin de là. On n'attendait pour conclure que l'arrivée prochaine de la supérieure.

Celle-ci cheminait lentement, s'arrêtant successivement à Autun , à Lyon , à Chambéry, et surtout aux bains d'Aix en Savoie, où la retint le traitement de son pied malade. Ce fut seulement au milieu d'octobre qu'elle et M™Me Gramont arrivèrent à Givisiers. Montet fut acheté, et Middes fut loué immédiatement. « Nous jouirons dans ce pays d'un calme bien désirable pour le dépôt sacré que nous allons lui confier, écrivait la mère Barat le 26 de ce mois. Mais, ma fille, il faut bien compter sur la Providence pour aller ainsi en avant. Recommandezmoi à Dieu. Que j'en ai besoin ^ ! »

Les quelques semaines passées par la mère supérieure chez M. de Nicolay sont restées un des plus chers souvenirs de cette famille. Ce fut comme une apparition du cloître dans le grand monde. Là se succédaient et souvent se rencontraient les plus illustres épaves de la révolution de juillet. On y voyait des évêques exilés de leurs sièges : le cardinal de Rohan, archevêque de Besançon; M*'" de Forbin-Janson, évêquc de Nancy, tous deux pieusement dévoués à M"''' Baral. M^ de Rohan, en particulier, la regardait comme un uracle, et quand il ariiva au château de Givi^iors, il ne

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cacha pas au marquis, son cousin, qu'il y venait attiré surtout par la société de la servante de Dieu. Après eux, on remarquait des prêtres de premier mérite, comme M. l'abbé Perreau, M. Dufriche-Desgeneltes, M. du Marsay, M. Tabbé Pieau, jadis chanoine d'Évreux, ancien secrétaire de la grande aumônerie de France. Enfin des laïques chrétiens, comme le docteur Récamier et le marquis Pacca, autrefois gouverneur de Rome; puis des religieux français, allemands, italiens, professeurs distingués du collège de Fribourg, complétaient ce groupe d'hommes, dont la fidélité, nourrie de beaucoup d'illusions, présentait bien l'image de la France royaliste et catholique de ce temps-là. M™" Barat, mêlée à cette société d'élite, avait beau s'effacer pour faire ressortir M""" de Charbonnel et M""- de Gramont: le charme de son entretien, qui la plaçait naturellement au niveau de tous les sujets comme de toutes les intelligences, et, plus que tout cela, son aimable sainteté avaient conquis tout le monde. Encore revêtue, ainsi que ses compagnes, de l'habit séculier, enveloppée dans son châle, retirée à l'écart sur un canapé, auprès de la marquise, et occupée d'ordinaire à quelque ouvrage manuel, elle entrait spirituellement et modestement dans la conversation, qu'elle élevait sans effort vers les choses de Dieu. Ses hôtes la vénéraient; les domestiques l'aimaient; les paysans se la montraient le dimanche à l'église et l'appelaient la sainte du château; les petits villageois venaient lui demander à genoux sa bénédiction. Les enfants du marquis, même les plus petits, ne pouvaient se séparer d'elle, attirés par cette secrète et sûre divination que l'âge de l'innocence a de l'âme des saints. Les jeunes garçons se disputaient l'honneur

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d'avancer son siège, de porter ses béquilles ou de soutenir ses pas. Les filles aînées, Aymardine, Pauline et Marie, assises à ses pieds, y prenaient un premier désir de la vie religieuse. Enfin leur père regardait sa présence sous son toit comme une bénédiction. « Il faut faire en sorte que cela dure longtemps, » répétait-il aux siens ^

Le 10 novembre, les premières colonies du noviciat arrivant, Tune de Besançon et l'autre de la Ferrandière, sous • la conduite des mères Desmarquest et Henriette Coppens, étaient rendues à Middes. Aussitôt M'"" Barat y vint résider elle-même. Elle écrivit de là au marquis de Nicolay que « son séjour à Givisiers lui laissait le cœur pénétré de reconnaissance; et que rien désormais ne romprait les liens qui l'attachaient à son excellente famille. »

Middes était du domaine de la famille de Forel, une des premières du canton. Qu'on se représente, dans la vallée, une habitation où vingt-quatre personnes avaient peine à trouver place; la môme pièce servant à la fois de chapelle et de salle de communauté, « de sorte que nous faisions continuellement ménage avec Notre -Seigneur, » rapporte naïvement le journal des novices; au fond de cette pièce, un petit sanctuaire où, à défaut de ciboire, on laissait le saint Sacrement exposé tout le jour dans un ostensoir recouvert d'un voile : telle était l'habitation.

La clôture étant reconnue impossible en ce lieu ouvert de toutes parts , et d'ailleurs compromettante en ce temps d'agitation, le noviciat faisait des promonades

1 lYolrs de ^t^•••''' .\>i»ti(r(line ri Marie de .Vico/ai/, p. 'IW, olo.

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lointaines à travers la montagne, dans les rochers, sur la neige, ayant les églises pour but et l'adoration de Jésus- Christ pour repos. On eut bientôt gagné le cœur des habitants, d'abord fort prévenus contre cette France de juillet qui venait de tuer leurs fils, ou qui leur renvoyait mutilés ces braves Suisses que l'on appelait les lions de la garde du roi. Au sein de cette solitude, la ferveur de la communauté était admirable. « Loin des maux qui menaçaient ou déchiraient la patrie, rapporte le journal, nous, épouses de Jésus, retirées ici dans un petit coin de la* Suisse, nous vivions contentes, car nous ne comptions pour rien les sacrifices matériels, après avoir supporté les sacrifices du cœur, les plus cruels de tous... Nos récréations se passaient dans la chambre de notre mère, tantôt autour du canapé, où son mal de pied la retenait étendue et souffrante, tantôt près de son lit, où elle formait nos cœurs à l'amour et à la pratique des vertus religieuses ^ » M*^'" de Forbin- Janson et le Père Roger vinrent encourager ces pauvres commencements. On avait jusqu'ici, par mesure de précaution, gardé « l'habit profane : » c'était une grande privation. Aussi la joie fut vive quand, le jour de saint André, la supérieure rendit le voile à ses novices, en le mettant elle-même sur la tète de chacune : « Nous le baisions avec transport, » disent-elles dans leur journal ^

]^|mc j3apQt ^ heureuse d'avoir procuré un asile à ses filles, sentait déjà l'espérance renaître dans son âme. « Le bon Dieu sans doute nous fera réparer nos

1 Journal du noviciat, au 10 novembre 1830. - Journal, au 30 novembre.

pertes, écrivait-elle le 8 décembre. Sanctifions -nous seulement, et II sera assez puissant pour multiplier ses épouses lorsque le temps sera venu. C'est aujourd'hui le moment de s'ensevelir comme le grain. Sachons donc souffrir les rigueurs de l'hiver, la belle saison reviendra; et, si nous avons semé dans les larmes, nous recueillerons dans la joie. Elle est, pour l'instant, loin de nous. Dieu seul peut sauver ce petit reste d'Israël. Faites prier pour nous'. » Le même jour, elle écrivait à une autre de ses fdles qu'elle « était fixée sur la montagne pour l'hiver, et qu'au printemps, comme la marmotte, elle sortirait de son trou pour se rapprocher de ses chères enfants, loin de qui, disait-elle, elle ne pouvait plus vivre"-. »

Mais il y a des temps où il est difficile de répondre du lendemain. Il régnait partout une agitation extraordinaire : on parlait avec frayeur d'une coalition provoquée par la Russie contre les débordements de la France révolutionnaire. « Toute l'Europe se met en mouvement, s'écriait le cœur si français de M""' Barat. Si la France veut résister, qui peut calculer les maux qui en résulteront? Prions donc, humilions-nous sous la main de Dieu, afin que notre entière résignation le dispose à nous pardonnera »

Mais ce qui, dans ce même temps, la touchait do plus près, étaient les soulèvements qui se préparaient dans les cantons de ïhurgovie, d'Argovie, de Saint- Gall, de Lucerne, de Zurich et de Fribourg. Le radicalisme suisse, suivant Finipulsion de la France,

< A M"" <le LimminL'lic, Miildes, 8 décembre.

2 A M""= de Rozeville, 8 décembre, 30 el 31 octobre.

;i A M. le mnrquis de Nicnlay, Middes, l;j décemltre 1830.

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