LES NOVICES DE MONTET
Cœur à Montel. A son retour en France, on l'entoura vainement de fêtes brillantes à Paris; malgré ses succès dans le monde, et des partis séduisants qui lui furent offerts, elle déclara son dessein d'appartenir à Dieu. Elle entra donc à Montet, conduite par ses parents, qui ne pouvaient s'arracher de ses bras. M'"'' Henriette Coppens, qui a écrit sa notice, rapporte que la piété, la générosité , l'esprit de pauvreté , la délicate charité de Clémence, en firent bientôt Va?ige du noviciat: c'est le titre qui lui fut donné. Mais au bout de deux ans, elle s'en retourna vers Dieu. On l'entendait répéter, sur son lit de douleur : « 0 Marie , l'amour vous a donné la croix, faites que la croix me donne l'amour ! » Le matin même du jour de l'octave de l'Assomption , 22 août 1834, elle dit à la suite d'un évanouissement : « Ma sœur, avez -vous vu ce que j'ai vu? » Après quoi, joignant les mains, « et prenant un air tout gracieux, » dit sa notice, elle s'endormit dans le Seigneur, à l'âge de vingt-cinq ans. Elle avait fait ses vœux sur son lit de mort : ce fut une des enfants les plus regrettées de M™*" Barat '.
La mort n'a pas levé le sceau qui nous défend de prononcer le nom de plusieurs de celles qui furent ses compagnes ou qui lui succédèrent dans le noviciat; mais il nous sera permis, du moins, de signaler deux groupes de sœurs bien chères à la mère générale , et qui furent comme les fondements de cette maison de Montet.
Ce furent d'abord les trois filles de M. de Nicolay, que le Cœur de Jésus payait ainsi de l'hospitalité de Givisiers. Pauline, il est vrai, s'étant crue appelée à
1 V. Circul. des défuntes, 2"= vol., p. 260.
une mission exceptionnelle , quitta plus tard la Société, prit Thabit de Saint-François, et partit pour les Saints Lieux, où elle rendit la vie au sanctuaire d'Emmaiis. Mais à cette époque, la jeune fille, toute au sacré Cœur, était ravie du spectacle que lui donnait la sainteté de la mère générale: « M""^ Barat, disait-elle, est toujours « en présence de sa perfection. » Ses deux soeurs , ]^£mes Aymardine et Marie, travaillent encore aujourd'hui dans la Société. ]\I™' Barat savait compatir au sacrifice de leur père, et voici les belles paroles par lesquelles elle en témoignait son admiration et sa reconnaissance, lors de la prise d'habit de M""' Aymardine, prononcée en la fête de la Présentation, le 2 février 1834 : « Votre excellent père, nouveau Siméon, va vous présenter à Dieu ; et votre pieuse mère donnera aussi son Isaac, car vous savez jusqu'à quel point vous lui êtes chère. Combien Notre -Seigneur accueillera cette triple offrande ! Mais votre propre sacrifice , doit surpasser les autres , à l'exemple de Jésus- Christ la grande victime, qui, dans ce jour, offrit tout à son Père.., En le priant pour vous, priez-le aussi pour vos parents, afin qu'il leur rende le centuple de ce qu'ils font en vous consacrant à Lui. Pour moi , m'unissant à vous, je vous offrirai tous. J'aurai aussi à offrir, à titre de sacrifice , mon absence de Montel : car quelle consolation j'eusse ressentie, ma fille, s'il m'eût été donné de vous conduire moi-même à Taulel ' ! »
L'autre famille dont on voyait les membres se succéder au noviciat de Montet était une famille de Lyon. Au printemps de 1830, trois sœurs s'étaient présen-
1 Paris, 23 janvier 1834.
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tées à la Ferrandière, demandant à être admises dans la Société. Elles se nommaient Emma , Eulalie et Élisa de Bouchaud. Leur père leur avait dit : « Vous êtes libres de suivre votre vocation, je n'ai pas à me placer entre Dieu et vous. » Mais son cœur était brisé. La supérieure estima qu'il fallait adoucir la rigueur de ce coup , en laissant à ce père l'aînée de ses trois filles, jusqu'à ce qu'elle eût pourvu à l'éducation de sa petite sœur Wilhelmine, alors âgée de sept ans. C'est de cette jeune enfant que M'"*' Emma , entrée plus lard à Montet, disaij, quelquefois: « J'ai beaucoup regretté mon père et ma mère; mais, pour cette enfant, elle était toujours au travers de mon cœur^ » M™® Barat n'oublia plus le grand chrétien qui avait fait ce généreux abandon à la Société; et vingt ans après, elle en écrivait à la même religieuse : « Quel bonheur pour moi de retrouver un jour toute votre bonne famille réunie dans le ciel : c'est bien celle des patriarches! Cet ensemble si chrétien est trop rare dans notre siècle. Vous êtes heureuse, ma fille, d'en être membre. Ce fut le principe de votre vocation, et ce sera celui de votre félicité ^ »
Mais entre toutes ces novices, la plus grande certainement, comme la plus cachée, était une jeune alsacienne, nommée Joséphine Gœtz; et ce n'est pas sans émotion que la plume de l'historien trace ici ce nom pour la première fois. Née à Strasbourg d'une honnête et religieuse famille, privée de sa mère à l'âge de trois ans, elle avait trouvé dans les soins dévoués
1 LMres annuelles, 1839-1862. p. 157, lo8.
2 Paris , 9 avril 18o3.
d'une pieuse tanle, M"" Odile Gœtz, une première éducation aussi forle que chrétienne. Mise ensuite au pensionnat du Sacré-Cœur de Besançon, Joséphine s'était distinguée, toute jeune, par deux choses : une supériorité d'intelligence qui lui assurait en tout la première place; et une supériorité de caractère qui lui donnait, sur toutes ses compagnes, un ascendant incontesté. Malheureusement elle le savait, et elle se retranchait dans une sorte de fierté et d'indépendance qui gâtaient alors ces grands dons. Mais il y avait en elle un sentiment du juste, du vrai, du bien, du beau, qui était son fond même : c'est ce qui la sauva. Dieu fit appel à son cœur; il lui envoya des grâces qui la transformèrent. Elle se prit à aimer Jésus -Christ avec ardeur; et pour l'amour de lui elle se -mit à se travailler elle-même avec la force d'âme qu'elle portait en toutes choses, s'humiliant, se soumettant, se mortifiant jusqu'à faire craindre des excès. « Je suis bien à Dieu maintenant, » disait-elle alors à une de ses maîtresses. Elle venait d'être admise dans la congrégation des Enfants de Marie, lorsque l'arrivée de M™" Baral à Besançon, en 1832, décida, sans qu'elle le sût, de sa destinée. « Jamais, racontait -elle, jamais je n'oublierai l'impression que je ressentis en m'approchant d'elle pour la première fois. C'était une inlluence surnaturelle qui me saisissait et me pénétrait jusqu'au fond de l'âme. Je me sentais comme en la présence d'une per- ' sonne divine. » Le lendemain de ce jour, fête de l'Assomption, au sortir de la chapelle, elle dit à une de ses amies: « Le Seigneur vient de m'accorder, dans ma communion, une grâce terrassante. » Cotte grâce était celle de la vocation religieuse. Elle avait dix-sept