LA SOEUR ELISABETH
moins à titre d'essai, lui donna le nom d'Elisabeth; et, pour la dérober plus sûrement aux regards, elle l'envoya à la solitude de Montet.
C'est cette âme, connue d'elle seule, qu'elle retrouvait en ce lieu, en 1836. L'examinant de nouveau, elle essaya de faire entendre à la noble postulante qu'instruite comme elle l'était, elle devait taire servir à la gloire de Jésus- Christ les dons qu'elle avait reçus. « C'est vrai, répondit -elle; mais voulez- vous me permettre de vous demander si Jésus- Christ n'a pas glorifié son Père par ses anéantissements? — Sans doute, dit la supérieure. — Eh bien, ma mère, mon désir, et ma vocBtion sont de le glorifier de cette même manière. » La mère Barat la bénit avec une vive émotion. Toutefois elle lui annonça qu'avant de lui permettre de prononcer ses vœux, elle voulait encore l'examiner elle-même. C'est pourquoi elle allait l'emmener à Chambéry, d'où Elisabeth viendrait la rejoindre à Turin. « Là nous, verrons, dit -elle. — Oui, nous verrons, ma mère, dit gaiement la novice ; nous verrons que , Dieu aidant, j'aurai le bonheur de vous convertir à mon dessein; et ce ne sera pas une petite gloire. »
Le 3 octobre, M"^« Barat dit adieu à Montet. Elle souhaita trois choses à ses novices: de bonnes prières, de bonnes études, de bonnes récréations. Elle leur souhaita par-dessus tout l'esprit de sacrifice. « D'ailleurs , ajouta -t- elle, Notre -Seigneur m'a fait sentir dans la communion que telles étaient, en effet, les dispositions de vos âmes. »
De Montet, la mère générale se rendit à Chambéry. Le 20 octobre, elle revit la maison de Turin, qu'elle avait coutume d'appeler son « jardin de délices ». Le
roi oL la reine hoiioraieiiL rétablissemenL de visites fréquentes. « Nous n'avons pas d'enfants, ce sont celles du Sacré-Cœur qui nous en tiennent lieu, » disaient-ils quelquefois. Mais cette faveur royale effarouchait un peu l'esprit d'humilité et de circonspection de M"" liarat; et un jour que*ses sœurs lui faisaient le récit d'une de ces visites du roi, elle repartit linement : « Que Sa Majesté y prenne garde ! si elle continue à faire la visite de nos maisons, j'irai bientôt moi-même passer la revue de ses troupes ! »
A Turin, l'examen de la sœur Elisabeth recommença sous l'œil exercé et pénétrant de M""" Barat. La vue seule de celle mère était pour la novice une sorte de révélalion de la Divinité. « Il est impossible, écrivait- elle de là au prêtre qui l'avait dirigée autrefois, il est impossible de représenter plus visiblement Notre -Seigneur que ne fait cette digne mère. Sa voix me pénètre comme ferait celle d'un ange. A la seule pensée de la rencontrer sur mon passage mon cœur s'épanouit. » Mais comment, se demandait-elle, une si grande sainte pouvait -elle être contraire à sa vocation, à une si manifeste volonté de Dieu? Cela la déconcertait, mais sans la, décourager. « Notre mère générale , écrivaitelle encore , veut voir si je ferai partout la même figure. Je ne prononcerai pas mes vœux avant qu'elle ait acquis la conviction intime que je ne suis pas maîtrisée par mon imagination , mais que j'obéis à la seule volonté de Dieu, en suivant une vocation qui semble singulière. J'espère qu'avant peu celle digne mère sera convaincue. Je suis toujours heureuse, cl mon àme conserve toute l'énergie de la grâce. » l'uis, n'.ettant à découvert celte surnaturelle énergie : « J'entrevois,
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disait-elle, que dans mon nouveau noviciat, on me servira, selon mon goût, de nombreuses humiliations. C'est le seul bonheur que je désire, joint à celui de me trouver sous les yeux de notre mère générale. »
]yjme garât se rendit. Elle décida que la novice, après quelques mois d'épreuves , serait admise aux vœux de sœur coadjutrice, qu'elle prononça, en effet, le 10 février de l'année suivante, en la fête des Plaies sacrées de Notre-Seigneur. La mort seule devait révéler le secret qu'elle scella en ce jour.
La mère générale séjourna à Turin pendant environ deux mois, qu'elle, employa à faire aux religieuses et aux élèves d'utiles instructions. Souvent, là aussi, le thème lui en était fourni par le spectacle des œuvres du Créateur. c( Ainsi, raconte une des pensionnaires d'alors, M"* de Laval , mes parents ayant vu fleurir dans leur jardin un superbe aloës, ils n'eurent rien de plus pressé que de l'envoyer par moi à M""' Barat. Dès qu'elle eût reçu la plante, notre mère réunit tout le pensionnat: — « Voyez, mes enfants, dit-elle, cette fleur si rare qui m'est envoyée par une de vos compagnes. Que sa blancheur est éclatante! que son parfum est doux! Mais elle ne s'épanouit qu'une fois en un siècle, et ne dure qu'un seul jour. Voilà l'image de notre existence : fleurir un jour et mourir ^ »
^/[me gapat profita de son séjour à Turin pour achever plusieurs fondations. D'abord la mère Dumazeaud, supérieure de cet'e maison, fut envoyée à Nantes avec la mère Desmarquest pour l'acquisition d'une propriété nommée l'Éperonnière, où M^ de Hercé appelait le Sa-
1 Notes de M"'= Alb, de Laval. Doc. n« Mo.
cré-Cœur. C'était là que, sous la Terreur, avaient été incarcérés, condamnés, fusillés, dans une grande prairie, les Vendéens coupables de porter sur leur poitrine l'image du Cœur de Jésus! L'Eperonnière fut achetée avec une dépendance de quatorze hectares de terre, et la mère Maillucheau en prit possession au nom de ce divin Cœur.
A Tours, le Sacré-Cœur avait tenté plusieurs essais de réunion, d'abord avec une communauté d'Ursulines fondée par M"^Pulchérie Chobelet, puis, quelque temps après, avec une communauté dite du Saint-Esprit, Cette double tentative ayant finalement échoué, M""^ Barat acheta, en 1836, une maison située dans le quartier retiré de la rue des Prés , et elle y établit une petite famille. La mère Deshayes lui fut donnée pour supérieure ; mais ce premier plant rie devait se développer qu'à la condition d'être transféré, plus tard, dans une terre nouvelle, comme nous le raconterons.
Une fondation plus importante dans son origine fut celle de Pigherol. M""® Barat y envoya, au commencement de décembre, trois religieuses de Turin pour visiter un ancien monastère des Feuillants, appelé l'Abbadia, fort délabré, il est vrai, mais dans la plus agréable position, à un quart de lieue de la ville. On l'acheta, on le répara, et dans l'été suivant M"'" Barat y envoya une petite colonie sous le gouvernement de M""" Clara (Juirin, une de ses plus saintes filles. La sœur Elisabeth faisait partie de cette troupe.