LÈS DEUX VIES AU SACRÉ-COEUR
On a déjà pu le voir: à côté de ces attraits et de ces grands motifs de l'ordre surnaturel, M"® Barat se fût reproché de faire entrer en compte les considérations du rang, de la fortune ou de l'affection propre. « Une seule fois dans ma vie, avouait-elle, j'ai eu un désir un peu naturel, d'avoir une jeune personne qui semblait réunir de grands dons pour travailler à la gloire du Cœur de Jésus : naissance, fortune, éducation, instruction, talent, l'apparence d'une vraie piété, et bonne volonté : c'était un ensemble qui ne laissait aucun doute. Probablement je n'avais pas assez consulté le Seigneur; car, après de bons commencements, cette personne est devenue une de mes croix les plus sensibles, et elle a fini par quitter la Société ^ » Parlant, dans une autre lettre, d'une princesse qui l'avait pareillement quittée : « Il nous faut des personnes plus simples, écrivait- elle, moins élevées par la naissance. Jamais ces grands personnages n'ont réussi chez nous. Si nous les avions gardés, peut-être l'orgueil se fût-il emparé de plusieurs. Ah ! ma fille, demeurons dans notre petitesse. Par cette voie que le Verbe divin a daigné choisir, nous trouverons le trésor du ciel et de la terre ^. »
On devine par là jusqu'où elle portait son désintéressement dans les questions de dot, « Depuis que la Société existe, écrivait -elle, je n'ai jamais refusé personne par le seul motif qu'on n'avait pas de dot. Je crois que c'est à cause de cela que Dieu nous a bénies, et que sa Providence nous a toujours aidées. » Ainsi écrivait-elle, en 1837, à M™" de Rozeville, supérieure d'Amiens: « Je crois que vous ne devez pas refuser la jeune personne
1 Doc. n» 50 , p. 33.
2 A M"'« C.arabis. Pans, 2 déc. 1855.
fU HISTOIRE DK MADAME BARAT
dont vous me parlez, quoiqu'elle soit sans fortune, si elle a une véritable vocation. Notre bon Maître semble vouloir que nous ne comptions ni sur la naissance ni sur les talents. Il faut, ma fille, entrer dans ses charitables desseins, et accepter les pauvres de grand cœur. Assurons-nous seulement qu'ils sont capables de vertu : c'est la colonne qui soutiendra la Société plus que tous les moyens humains. »
La bonté, rhumilité et la délicatesse de M""' Barat épargnaient aux postulantes qu'elle recevait ainsi l'aveu ou la confusion de leur pauvreté. Une d'elles lui en témoignant son humble reconnaissance : « Il est bien juste, répondit la mère générale, que nous recevions les autres comme nous avons été reçue nousmême. Je n'ai pas été admise dans d'autres conditions ^ » Une autre lui disait : « N'est-ce pas assez, ma mère, qu'ayant deviné la gêne de mes parents, vous m'ayez accueillie et élevée pour rien dans ma dernière année de pensionnat?... » Elle allait continuer, mais jyjmo i3araL l'arrêtant et la pressant avec tendresse dans ses bras : « Oui, ma fille, vous devez beaucoup à Notre -Seigneur; vous l'avez compris, je compte tout à fait sur vous. » Enfin une novice qui , connaissant à peine la mère générale, en avait une grande peur, fut examinée par elle la veille de ses vœux. Après diverses questions : « Mon enfant, lui demanda-t-elle, avez-vous quelques petites ressources? — Je n'en ai aucune, répondit-elle toute tremblante. — Et quels sont vos talents? avez-vous reçu de l'instruction? — Ma mère, je n'ai point do talents, je ne sais presque rien; je n'ap-
• Témoignage de M"" S., n" 1<)2.