‹ Histoire de Madame BaratChapitre 9 sur 311 · SA FORCE DANS LA SOUFFRANCE · texte numérisé non relu

SA FORCE DANS LA SOUFFRANCE

Cependant son courage s'élevait au-dessus de sa souffrance; et ce qui nous apparaît, dans cette période, comme la vertu première de la servante de Dieu , c'est la force: la double force d'agir et de souffrir; et dans cette force, une paix, une domination de soi, une intensité d'amour, une allégresse souriante qui ne se démentent pas.

Elle était à tous les devoirs de son gouvernement. Ne pouvant écrire qu'à demi étendue sur une chaise, dans une posture de corps où chaque mouvement lui donnait de douloureux élancements, elle envoyait de là des lettres qui la rendaient présente à toutes les affaires et presque à toutes les personnes de sa Société. La douleur lui faisait parfois tomber la plume des mains; mais rien n'en porte la trace dans ses lettres; et si quelque chose les marque d'un trait particulier, c'est plutôt un vif et joyeux amour de Jésus et de sa croix. C'est ainsi, par exemple que, dirigeant une nouvelle colonie de ses filles vers le nouveau monde, elle envoie à l'une d'elles, M"'° de Kersaint, son dernier adieu et sa bénédiction : « Partez, ma chère fille, allez naviguer sous la voile de l'obéissance. Jésus sera le pilote, l'Esprit-Saint poussera de son souffle le vaisseau de votre cœur; il vous dirigera; et dès lors, quels progrès ne fei'ez-vous pas dans la voie qui conduit à la perfection, à l'union avec Dieu et de là au ciel? Voilà, ma fille, le terme heureux de la traversée que vous allez entreprendre. L'immense Océan va vous séparer de tout ce qui vous est cher; et à l'autre bord, en retour, que trouverez- vous ? Ah ! la croix, la privation, la pauvreté, un climat tour à tour ou de feu ou de glace , des sœurs d'un autre caractère, des coutumes diffé-

rentes, des têtes dures à instruire. Mais que trouverezvous encore? Ah! le Cœur de Jésus pour vous y reposer. Que trouverez -vous? Un Dieu!... Mais cela est indicible : il vaut mieux se taire. Vous le sentirez du moins, et, comme Xavier, vous direz : Encore plus, Seigneur! — Ainsi soit-il, ma fille, ainsi soit-il*! »

Le repos de M"'° Barat, dans cette immobilité plus laborieuse pour elle que le travail même, était de s'entourer de quelques âmes d'enfants, de petits pauvres surtout, ou de chercher Dieu dans le spectacle de la création. C'est ainsi qu'à Chambéry ayant, un matin, surpris le servant de messe à ravager les arbres fruitiers de la maison, elle prit occasion de la réprimande qu'elle lui fit pour se lier d'une pieuse amitié avec le petit maraudeur, auquel elle donnait chaque matin son déjeuner, à l'insu de la sœur, qui se réjouissait beaucoup de trouver ce surcroît d'appétit à sa révérende mère.

Au mois de mai , le docteur Rey l'ayant envoyée prendre les eaux à Aix- les- Bains, elle écrivait de là : « Me voici disposée à passer un grand mois ici, comme Moïse, au milieu des eaux :

Vouloir ce que Dieu veut est la seule scicuce Qui nous mette on repos, i^

Là encore, elle s'entourait des enfants de la maison, des femmes de service, auxquelles elle parlait de Dieu, leur apprenant à le prier, leur faisant des di.<lribuliun< d'images, de chapelels et de Pen6cz-y bini. L'apparle-

• elle par M"" de Kns.iiiil, 1' liitre ."i li idctc Thérèse. l'aris,'2<> m.ii t«;3l. lier, des IcUvcs d'Ame, i'iuc , l. II, p. ICI.

SON SÈJOIR A AIX. A GHENOBLE 23

ment qu'elle occupait chez le docteur Vidal, donnait sur un torrent qui baignait le jardin, et dont elle entendait le mugissement de son lit. Elle se faisait souvent porter près du bord, et elle se plaisait à voir la précipitation de son cours, qui lui rappelait la fuite des années : « Seulement, je fais moins de bruit, voilà toute la différence, » écrivait l'aimable mère.

Obligée d'interrompre pendant quelques semaines le traitement des eaux, M""' Barat en profita pour se traîner jusqu'à Grenoble, où l'appelaient les affaires épineuses de cette maison. Elle s'était réjouie d'avance d'y retrouver vivants encore des souvenirs de trente ans. « Ah! Dieu, écrivait-elle à M"'" Giraud, si nous avions été les vierges prudentes et sages, que de mérites nous aurions pu acquérir dans ce temps! Le temps presse, ma fille, hâtons-nous de réparer, de souffrir et d'aimer K » Mais Sainte- Marie n'était plus ni la florissante école ni la paisible solitude des jours de M"'° Duchesne. La maison était presque vide, la ville pleine de bruit. Un tumulte incessant de tambours, de refrains de la Marseillaise, de revues militaires, de plantations d'arbres de la liberté, de clameurs populaires et d'agitations électorales, faisaient monter jusqu'à la cellule de M"''' Barat les plus sinistres souvenirs de 93. « Plus nous irons, disait -elle, plus nous souffrirons : c'est ce à quoi il faut nous résigner; cette vie passe si vite! La réunion éternelle se fera enfin : cette pensée adoucit toutes les amertumes. »

De retour à Chambéry, elle y fit une retraite, où elle reçut l'assurance qu'en effet elle n'était pas au

i A M-' E. Giraud, !1 Juin l'^Gl.

21 HISTOIRE DE MADAME liARAT

terme de ses épreuves. « Que de croix, écrivait-elle au sortir de ces saints exercices, que de croix je vois encore pour nous! Mais redoublons de confiance, notre Maître a vaincu le monde, il nous soutiendra'. » Et dans une autre lettre, s'abandonnant sans réserve à ce Maître tout- puissant et bon : « Je vis au jour le jour, m'en remettant à Dieu de tout ce que j'ai à faire. Humainement parlant, cette tâche surpasse mes moyens et mes forces. Ainsi donc, c'est l'affaire de Notre-Seigneur Jésus- Christ. Je m'abandonne à ses soins. »

Dieu accepta la souffrance et bénit la confiance de sa généreuse fille. Les bruits de guerre s'éloignèrent, la Suisse se pacifia, Middes, « son château branlant, » comme elle s'exprimait, lui parut consolidé. Elle se sentait exaucée, et ses lettres disaient: « Les affaires vont lentement, il est vrai, mais elles marchent. Dieu éprouve, mais il soutient; il punit, mais il pardonne, et il nous rend plus qu'il ne nous avait enlevé. Ah! si nous connaissions son cœur, comme nous l'aimerions-! »

Elle partit pour la Suisse, et le 15 septembre elle arriva à Middes, où ses novices l'attendaient pour prendre possession de Montet. Elle y prépara leurs âmes par une retraite que prêchèrent les Pères Chaignon et Valcntin. Elle-même, la première, alla visiter Montet afin de se rendre compte de l'état des travaux. Ce fut une fête pour le village. Dès qu'on la vit paraître, toutes les cloches furent mises en branle. « Et (|ue sonnez-vous ainsi? demanda à un villageois le docteur Récamicr, (pii montait la colline avec M""" Baral. —

I A M"" Giosier, 2"» aoùl.

- CliamlKry, 8 juin IKII.

LE NOVICIAT A MONTET 2o

C'est la venue de la sainte moitié, » répondit le brave homme. Tel était le nom qu'on lui donnait déjà dans la montagne.

La supérieure générale visita le petit château, qui désormais pouvait recevoir une trentaine de religieuses. Le site en était beau. 11 s'élevait au pied des premières rampes des Alpes, à l'entrée d'une plaine à laquelle son aspect et sa fertilité ont fait donner le nom d'Italie helvétique. De beaux arbres fermaient le domaine comme un cloître ; une vallée s'enfonçant sous de grands bois de pins prêtait particulièrement à la méditation : on l'appela la Thébaïde. Les glaciers des Alpes se dressaient à l'horizon, et des hauteurs voisines on apercevait au loin les lacs de Morat, de Neuchâtel et de Genève scintiller au soleil.

C'est là que se transportèrent, au commencement d'octobre 1831, les religieuses, les novices et une dizaine d'enfants d'émigrés français, que n'effraya pas la pauvreté de cette solitude. M'"'' de Charbonnel et Henriette Coppens se partagèrent le gouvernement de ce petit essaim. Quant à M"'® Barat, elle avait accompli son œuvre. Le 7 octobre, elle fit ses adieux aux novices en leur commentant ces paroles de saint Paul : « Il faut ra'cheter le temps, car les jours sont mauvais. » Puis, résumant en un seul mot toutes ses espérances, elle leur exprima ce vœu qui ne fut pas stérile, ainsi que nous verrons : « Je veux que le noviciat de Montet soit le modèle des noviciats. »

M"'° Barat prit alors sa route par Besançon, et le 17 octobre 1831 elle rentrait à Paris. Il y avait quinze mois qu'elle en était absente; quinze mois calamiteux, mais pendant lesquels apparaît bien manifestement la

conduite de Dieu sur cette âme de choix. Étrange conduite, il est vrai, et bien faite pour déconcerter toutes les idées de l'homme! C'est au plus fort de l'éclat et de la prospérité que ce Dieu crucifié se hâte de la retirer de la vie d'action pour l'unir à sa Passion. La voit-il ensuite accablée de maux sans remèdes et de travaux sans nombre, 11 s'applique à l'y plonger plus avant encore, en paralysant entièrement ses forces et en la brisant dans la maladie et l'infirmité. Mais II ne l'associe ainsi à sa douleur que pour lui faire part de sa toute-puissance. « Celui qui souffre, dit l'Écriture, l'emporte sur l'homme fort, et celui qui régnera patiemment sur son âme sera plus puissant que le preneur de villes'. » En effet, aussitôt qu'il l'a mise sur la croix, Dieu prend sa cause en main, et alors II devient le supplément de sa faiblesse. Plus II la voit incapable d'agir en cet état, plus II agit lui-même. C'est le prix du sacrifice amoureusement accepté; et par un échange miséricordieux, Il travaille pour elle tandis qu'elle souffre pour Lui.

i «1 Melior est paliens viro forti, et qui doniinalur animo suo, expugnalore urbiuta. » ( Prov. xvi, 32.)

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