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CHAPITRE XIV

PRÉSENTATION DE MADAME DU BARRY A LA COUR (22 avril 1769)

Il faut le dire, les débuts de la faveur de madame du Barry sont restés fort obscurs. Ces heures ont peut-être été les plus heureuses de son existence; elle avait tous les avantages de la position ; elle n’en connaissait pas les ennuis, comment en est-elle sortie pour s’élancer dans les régions élevées de la cour? Comment a-t-elle aspiré à J a formalité préalable et suprême de la présentation ? L’opinion commune attribue ce projet à l’ambition présomptueuse de Jean du Barry. M. de Belleval et Hardy s’accordent à prêter cette intrigue à MM. de Richelieu, de Maupeou et Bertin. C’était le sentiment de M. de Choiseul. On ne peut former à cet égard que des conjectures. Voici les nôtres sous toutes réserves. Dans notre opinion, le véritable auteur de l’introduction de madame du Barry à la cour, serait Louis XV, lui seul pouvait la vouloir et l’a voulue. Le mariage exigé impérativement par Le Bel n’avait pas d’autre objet que de parvenir à la présentation , c’était alors une loi de l’éti-

quette, qu’une femme qui n’avait pas été présentée publiquement à la famille royale et à son chef, ne pouvait suivre le roi dans ses carrosses, souper dans les petits cabinets, ni être admise dans les résidences royales, surtout dans le château de Versailles. Les préparatifs du mariage avaient eu lieu en vue du voyage de Compiègne, la présentation ne se fit pas immédiatement; elle fut retardée par l’opposition de Mesdames, plus probablement par le deuil de la reine dont la mort était si récente. Mais Louis XV — c’est lui-même qui le dit dans ses lettres — n’était pas d’humeur à se gêner ni à se cacher longtemps. Il se mettait facilement au-dessus des lois morales ou religieuses; il respectait dévotement les règles du cérémonial, suivant en cela le préjugé général de son siècle. Lorsque madame de Ghâteauroux se montra en loge à l’Opéra, il y eut des rumeurs diverses à ce sujet, les uns la blâmaient d’avoir affiché publiquement son triomphe ; les autres, en plus grand nombre, l’approuvaient en disant :

« Que le Roy n’étoit point dans le cas, comme ses sujets, de ménager certaines considérations, encore moins de rendre compte de ses actions; que l’on avoit pris un grand parti et que c’étoit le meilleur moyen d’en imposer aux mauvais raisonnements. Après que la curiosité a été satisfaite, les encouragements ont succédé, et presque tout le monde a applaudi au goût du Roy. »

L’auteur du Journal de Police s’incline devant l’opinion générale. Louis XV avait été élevé au milieu de ces idées, il les partageait, il écrit à M. de Ghoiseul à propos de madame du Barry : « Elle est fort jolie, j’en suis content, cela doit suffire... » Il se trompait i. 15

de date : le bon plaisir ne suffisait plus, même en matière de galanterie. On avait passé à Henri IV la licence du soldat en faveur des talents du grand capitaine, les splendeurs éblouissantes de Louis XIV avaient fait illusion sur des désordres qui déjà cependant avaient occasionné plus d’un murmure. Louis XY lui-même, jeune et victorieux àFontenoy, àLawfeld, à Rocoux, avait longtemps trouvé de l’indulgence, presque de l’encouragement pour ses faiblesses, mais ce qui semblait naturel en 1740 n’était plus possible en 1769. Un quart de siècle s’était écoulé : les mœurs s’étaient retrempées dans les œuvres de Montesquieu, de J. -J. Rousseau, de Mably. Les mêmes pratiques, disons mieux, les mêmes abus tolérés sous madame de Pompadour allaient soulever la conscience publique contre la royauté en récidive avec madame du Barry.

Le duc de Choiseul, il faut lui rendre cette justice, eut le mérite de voir clair en cette circonstance et de sentir que le roi était sur le point de commettre une faute capitale, il lutta courageusement contre le scandale d’une présentation imminente, qu’il agit dans des vues plus ou moins personnelles et intéressées, ou par dévouement pour son maître, il n’importe. Il avait le sentiment de la dignité de la couronne, du péril qu’elle allait courir, de l’abaissement que cette rechute infligerait au vieux monarque. Il s’en est expliqué dans ses mémoires. Son opposition alla jusqu’à la fureur. Ce passage donne une idée de ses sentiments :

« Personne ne put croire dans le premier moment à un éclat aussi infâme, parce que personne, jusqu alors,

n’avoit jugé le Roi. La foiblesse de sou âme, son air timide qui tient beaucoup à sa bêtise, sa belle figure qui a le caractère de la décence, son âge, l’exemple qu’il devoit donner à des enfans aussi jeunes que les siens, le mariage de son petit-fils, tout concouroit pour faire rejeter le bruit d’une action aussi méprisable que celle de la présentation d’une fille supposée mariée, contre toutes les bonnes mœurs, à l’infâme frère d’un homme de rien qui tenoit école publique d’escroquerie et de prostitution dans Paris; je crois effectivement, quelque mauvaise opinion que j’aie du Roi, qu’il n’auroit pas osé se porter à une action aussi indécente, s’il n’y avoit été encouragé par le maréchal de Richelieu, qui, par malheur pour la Cour et pour la France, se trouvoit être le premier gentilhomme d’année en service. Je crois même que la du Barry n’auroit pas osé porter ses vues jusque-là, sans les conseils de M. de Richelieu, qui eut la malheureuse facilité, par son ancienne connoissance avec cette femme, de pouvoir, dans cette occasion, faire triompher son goût pour l’intrigue et pour le vice. »

Mais autant la cause que défendait ici le duc de Choiseul était juste et grande, autant les moyens qu’il employa étaient mesquins et déplorables. Voyons d’abord quelles étaient les ressources qui étaient à sa disposition.

Quel que fût l’aveuglement de Louis XV et quand sa passion aurait été poussée jusqu’au délire (ce qui est fort douteux, nous le verrons bientôt), nous maintenons qu’il était possible d’arrêter court l’ambition des du Barry , et d’obtenir du roi, ou qu’il les expulsât tous sur-le-champ, ou qu’il les réduisît à l’ignominie du Parc-aux-Cerfs dont il avait conservé la clef.

Voici les éléments de persuasion et au besoin de contrainte morale qui étaient à la disposition du duc

de Choiseul, habile comme il était à rédiger un mémoire éloquent, même la plume à la main1, avec cet art suprême du courtisan qu’il possédait au plus haut degré, ou même, sans art, et fort de la seule puissance de la vérité, il pouvait mettre sous les yeux du roi, quatre ordres de documents qui défiaient toute réponse.

1° Les registres de la paroisse N.-D. de Versailles, où s’étalait dans toute sa bassesse la domesticité des Bécu; les archives de la duchesse d’Antin, de la maison de Gramont, de madame de Pompadour même. Louis XV n’était pas difficile dans ses amours; il n’avait pas dédaigné une jeune fille qui avait servi de modèle à Boucher et à d’autres peintres, mais il n’en avait pas fait sa maîtresse en titre, il ne l’avait pas présentée à sa famille, à la cour! Nul doute pour nous, qu’il n’eut reculé devant cette parenté de cuisiniers, de valets, de gens à livrée, connaissant tous la nouvelle présentée, pouvant' la tutoyer, la traiter, non seulement d’égal à égal, mais d’oncle à nièce, de cousin à cousine! Il n’est pas de tare qui eût équivalu à ce vice radical : la vilainie d’origine.

2° Le procès-verbal officiel du commissaire Charpentier, en date du 18 avril 1759. Avec l’assistance de M. de Sartine, rien n’était plus facile que de faire une battue dans les commissariats du Châtelet. Nous avons analysé cette pièce ; nous y renvoyons sans autres commentaires. Qu’on se représente ce procèsverbal portant tous les caractères irrécusables de son

1. « C’est par les dépêches diplomatiques qu’il envoyait de Rome à M. de Bernis, qu’il s’était fait connaître et apprécier. » — D'Argenson.

authenticité et circulant dans Paris, c’est-à-dire dans la France, dans l’Europe entière, — c’était la chute de madame du Barry à bref délai, — nous pourrions y joindre un autre procès-verbal, affaire de la femme Étienne.

3° Le Journal des Inspecteurs de police , où le nom de Jeanne Vaubernier figurait par deux fois, ainsi que son concubinage avec J. du Barry le Roué, d’une réputation si détestable, d’une santé tellement suspecte, que Lauzun en avait redouté la contagion.

4° Enfin et par-dessus tout, la criminalité des faux accumulés dans le contrat et dans l’acte religieux du mariage.

Tromper la personne du roi à cette époque c’était un attentat de lèse-majesté pour lequel la mort semblait trop douce. Or, le roi avait été dupé de la façon la plus irrévérencieuse. Il avait été joué sur l’âge, la naissance de la femme, aussi bien que sur les titres du mari, et pour arriver à ce résultat lucratif, on n’avait pas reculé devant la fabrication des pièces nombreuses que nous avons énumérées. Avec la possession d’un secret aussi redoutable, il y avait de quoi mettre en fuite tous les du Barry, ou les forcer du moins à renoncer à leurs folles prétentions. L’abbé Gomard, notamment, était pris en flagrant délit d’usage de faux noms, puisqu’il ne s’était jamais appelé Jean-Baptiste et qu’il avait attribué dans l’acte ses propres prénoms au prétendu Vaubernier !

M. deChoiseul avait donc à sa disposition des armes formidables et mille agents pour les mettre en œuvre. Trois ministères, le secret de la poste, et, avant tout, M. de Sartine qui, à lui seul, valait une armée. Ges moyens d’attaque n’avaient rien de nouveau. Ils

étaient, ils sont de tous les temps, c’est ainsi que le Parlement de Paris avait fait rédiger contre les ducs et pairs un mémoire dans lequel il contestait leurs titres de noblesse et les avait réduits à néant Pareille mésaventure était arrivée au contrôleur général Dodun qui avait voulu se faire appeler marquis d’Herbaut2. Ses prétentions nobiliaires avaient été mises à nu, il avait été chansonné et bafoué. Il y avait alors, comme aujourd’hui, comme toujours, des limiers qu’on appelait des furets 3, qu’on appelle maintenant des détectives. Il n’était même pas besoin de recourir à un héraldiste, un clerc de procureur aurait suffi à cette besogne.

Pour résumer notre pensée, nous dirons que le meilleur moyen de combattre les du Barry, c’était de les démasquer et de les montrer au naturel. Leur portrait suffisait à cette tâche, sans qu’il fût besoin de leur caricature. Tel n’était pas l’esprit du temps, les partis comme les personnes s’attaquaient à coups de chansons, d’épigrammes, de dessins. M. de Ghoiseul

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