Hardy, du jeudi 25 mai, 1er vol., p
soient l’un des deux partis ; qu’on ne s’épargnoit pas les sarcasmes d’aucune part lorsque le Roi a paru. Que S. M. est allée à madame du Barry, lui a dit mille choses gracieuses, s’est félicitée de la posséder pour la première fois dans ce beau lieu, s’est offerte à lui en faire voir tous les détails...
« Que... dans cet intervalle M. le duc de Choiseul restoit à l’écart avec sa compagnie, qui diminuoit à mesure au point qu’il se promenoit seul, lorsque l’heure de souper étant arrivée, le Roi avoit fait placer la favorite à côté de lui, en faisant mettre auprès, M. le comte de la Marche, comme ayant de l’amitié pour cette Dame, a-t-il ajouté, et il a déclaré que le reste se placeroit comme il voudroit... Que le souper avoit été fort gai de la part du Roi et du grand nombre des convives, mais que le duc de Choiseul n’avoit pas déployé cette sérénité qu’il porte d’ordinaire dans les fêtes, qu’il s’étoit concentré avec ses voisins ; que la comtesse s’étoit comportée avec la même aisance qu’elle avoit déjà eue lors de sa présentation; qu’elle avoit fait briller autant d’esprit que de grâce et de légèreté; qu’après souper le Roi ayant annoncé le jeu, avoit demandé un vingt-un pour madame la comtesse du Barry, jeu qu’elle aime beaucoup, madame de Flavacourt s’étoit écriée qu’elle en seroit, M. le maréchal de Richelieu aussi en ajoutant qu’il étoit tout entier à madame du Barry.
« Que le Roi avoit fait un wisk (sic) dont M. le duc de Choiseul avait été suivant l’usage.
« Que le lendemain, S. M. s’étant habillée, avoit été avec son capitaine des gardes et son premier gentilhomme à la toilette de madame du Barry où cet auguste amant étoit resté une heure ; que le jeune du Barry, neveu de la comtesse, sorti depuis quelque temps des pages de la chambre du Roi avoit l’honneur d’être de ce souper. »
En 1769, le château de Bellevue, l’une des créations
de madame de Pompadour, appartenait au roi1 auquel la marquise l’avait rétrocédé depuis 1757. Ce choix, ditM. de Belleval, n’avait rien d’extraordinaire par lui-même ; il nous semble cependant qu’il n’a pas dû être purement fortuit. Louis XY voulait réunir M. de Choiseul et madame du Barry. Probablement un dîner au grand couvert n’aurait pas été propice pour une réconciliation, et M. de Choiseul n aurait pas accepté une invitation dans l’appartement de madame du Barry. Bellevue était un terrain neutre sur lequel les deux partis pouvaient se rencontrer. C’est ce qui arriva. L’invitation du roi étoit un ordre, continue M. de Belleval, M. de Choiseul vint, il s assit à la même table que la favorite, mais il demeura sombre, fermé, isolé. Sa place au wist du roi, c est-àdire la place d’honneur lui reste. Il conserve tous ses ressentiments ; la guerre continue, masquée sous les dehors de l’urbanité et cependant inexorable. Au mo ment même où le ministre soupe avec madame du Barry, il l’a fait vilipender en lâchant contre elle le pamphlet rimé du Roi P étant, très indigne deVoltaire auquel on l’a attribué selon nous, mal à propos.
MM. de Goncourt ont appliqué à ce souper de Bellevue, un passage d’une lettre de madame duDeffant à Horace Walpole. Elle lui dit :
« L’autre jour à la campagne, pendant le whist du maître de la maison (le Roi), le chef de la conjuration (le duc de Richelieu) établit un petit lansquenet pour l’apprendre à
1. Vers 1757, madame de Pompadour se lassa de Bellevue, comme elle s’était lassée de La Celle, et elle vendit pour 325,000 livres au Roi, une propriété dans laquelle plus de deux millions avaient été engloutis... Le Livre rouge et Campardon, Madame de Pompadour et la Cour de Louis XV, p. 148.
la dame (madame du Barry) c’était un jeu de bibus, il perdit 250 louis. Le maître du logis se moqua de lui, lui demanda comment il avait pu perdre autant à un si petit jeu; il y répondit par une citation d’un opéra :
Le plus sage S'enflamme et s’engage Sans savoir comment.
Le maître rit et le reste de la troupe.
La lettre de madame du Deffant est du 25 juin
Le souper de Bellevue est daté par M. de Belleval du 25 mai précédent. Il est difficile de croire que madame du Deffant eût conservé si longtemps un bulletin si peu intéressant, d’autant plus qu’elle a écrit d’autres lettres à Horace Walpole, dans l’intervalle.
Comment admettre encore que madame du Barry, qui avait vécu pendant quatre années avec Jean et Adolphe du Barry, des joueurs de profession, ne connût pas le lansquenet, le jeu alors à la mode ?
Il y a là quelques raisons de soupçonner le récit de la bonne aveugle qui ne pêche pas toujours par excès de charité.
Les bulletins cités dans les Anecdotes disent que le « jeune du Barry, neveu de la comtesse (sic) et sorti depuis quelque tems des pages de la chambre avait l’honneur d’être de la fête. »
Là, il y a une erreur matérielle facile à rectifier. D’après l’état de services conservé au ministère de la guerre, Adolphe du Barry avait bien été page de la chambre du roi, mais il en était sorti le 13 octobre 1765 et depuis cette époque il était second lieutenant
dans le régiment du roi, infanterie. Il y avait donc quatre années pleines qu’il était officier.
Hardy ne parle pas de la présence du prétendu vicomte, et comme il paraît avoir puisé à la même source que les bulletins des Anecdotes , ceux-ci pourraient bien avoir inventé une circonstance peu vraisemblable par elle-même. M. de Belleval connaissait beaucoup le jeune du Barry ; il en parle toujours comme d’un frère d’armes, d’un ami. N’aurait-il pas signalé sa présence à la fête de Bellevue? il l’a dit de lui-même : la place d’un simple officier n’était pas au milieu de tous les courtisans, surtout quand ils s’appelaient le comte de Lamarche, le prince de Soubise, le duc de Ghoiseul, etc.
Peu après la fête de Bellevue, Pidansat de Mayrobert place l’exclusion de la comtesse de Béarn, qu’il attribue en partie à Jean du Barry. il va jusqu’à relater les termes de la lettre de madame du Barry, il fait sentir quelle ingratitude, trop ordinaire aux courtisans, il y avait dans cette rupture ; à ce verbiage nous opposons deux objections: madame de Béarn est priée de solliciter en faveur de deux personnes condamnées à mort. Elle s’adresse à madame du Barry. La grâce est obtenue. Le fait a une date : il est de juillet 1769. Une année s’écoule. Madame de Béarn a une nouvelle demande à faire. Elle s’adresse encore à madame du Barry. Yoici la réponse :
5 novembre 1770.
Madame la marquise de Béarn.
« Je n’ai pas eu, madame, l’honneur de répondre plus tôt à votre lettre que j’ai reçue à Paris, parce que je voulais auparavant reparler à madame la comtesse de Barry des
choses qui vous intéressent, je l’ai trouvée dans les meilleures dispositions et l’ai décidée a faire tout ce qui dépendra d’elle pour que monsieur votre fils soit placé auprès de monsieur le comte de Provence, ainsi que cela vous a été promis; ainsi madame je ne puis que vous exhorter à être tranquille et à penser à votre santé.
Madame de Béarn n’était pas attachée à la cour; elle ne songeait qu’à l’établissement de sa famille. Yoilà ce qui la préoccupe surtout. Pidansat de Mayrobert imagine sottement qu’elle va s’attacher à la favorite et fatiguer le roi de sa présence. Rien n’est plus niais. Les deux femmes sont restées liées de loin, et l’appui de madame du Barry ne lui a pas failli lorsqu’elle y a fait appel. C’est tout ce qu’on pouvait attendre de l’une et de l’autre.