‹ Histoire de madame du BarryChapitre 151 sur 304 · Z. 225. E. Voy. le Contrepoison des feuilles ou lettres à · texte numérisé non relu

Z. 225. E. Voy. le Contrepoison des feuilles ou lettres à

M. de***, retiré à . , sur le sieur Fréron Dans cette brochure,

la Morlière attaque violemment Fréron, et il s’écrie en parlant de lui : « Ne s’est-il pas acharné avec la plus grande indécence contre un ouvrage de M. Crébillon le fils, dont la plume délicate et légère a mérité des succès que la jalousie de l’académicien d’Angers ne pourra affoiblir?... Qu’il fasse mieux que Tanzaï , que les Egarements du cœur et de l'esprit, ou qu’il se taise. Les gens qui, comme M. Crébillon le fils, ont été si loin dans un genre, doivent être au-dessus des impuissantes criailleries de ceux qui n’ont jamais rien fait qui vaille... »

lière formait des princesses de théâtre pour la scène', du Barry pratiquait aussi une industrie analogue, non moins équivoque; ils avaient gagné à. ce métier une détestable réputation qui avait dû les rapprocher à un moment quelconque, au café Procope, cette salle d’escrime littéraire , dans les coulisses des théâtres, ou ailleurs. Il faut reconnaître que la Morlière était le plus gravement compromis.

La licence de ses ouvrages avait été telle qu’on l’avait surnommé l’Aretin français 2.

Les Mémoires secrets de Bachaumont disent à la date du 13 août 1762 :

« Le chevalier de la Morlière , plus connu par ses escroqueries, sou impudence et sa scélératesse que par ses ouvrages, vient enfin d’être mis à Saint-Lazare. Sa famille a obtenu cette grâce de crainte qu’un jour il ne la déshonorât par un supplice ignominieux. »

1. Mémoires secrets, 28 avril 1768. Une demoiselle Fleury appelée la belle et la bête, parce qu’elle est susceptible de ces surnoms, doit débuter dans le rôle de Médée... Elle a été initiée à l’art de la déclamation par le chevalier de la Morlière , auteur très connu par ses aventures, ses escroqueries et son admirable talent de jouer la comédie sur le théâtre et hors du théâtre.

2. Tablettes d'un curieux, vol. II, p. 77. (Voy. son ouvrage intitulé : Les Lauriers ecclésiastiques ou Campagnes de l'abbé T... à Luxuropolis. De l’imprimerie ordinaire du clergé. 1748. Avec cette épigraphe tirée d’Ovide :

Militât omnis amans.

Et habet sua castra Cupido.

Le fleuron du frontispice représente une mitre et une crosse entrecroisées, avec le carquois et le flambeau de Cupidon. Ce livre, non moins irréligieux qu’obscène, est mieux écrit que les autres ouvrages de la Morlière. On sent qu’il est là dans son élément. (Bibl. nat. Y.)

Le 11 décembre de la même année les mémoires secrets disent encore :

« M. le chevalier de la Morlière est sorti de Saint-Lazare et il se montre avec un front d’airain. »

Enfin à la date du 24 avril 1763, sont articulés les faits les plus graves, les plus infamants l.

Mademoiselle du Barry Beauvernier pouvait avoir connu la Morlière. Plusieurs signatures de ce nom se trouvent au bas d’un mariage célébré plus tard dans la chapelle de Louveciennes2.

M. Rochas, auteur d’une excellente biographie des Dauphinois célèbres, a eu à s’expliquer sur la Morlière, qui étant né à Grenoble, était son compatriote et devenait son justiciable, il a recueilli des notes de police qui ne laissent pas de doute sur l’improbité de ce personnage. Une dédicace n’a de valeur que par le mérite de celui qui l’adresse. En 1769, le nom de la Morlière, flétri à tous les points de vue, était fort compromettant, surtout dans la position où se trouvait madame du Barry. Aussi les adversaires de la favorite s’empressèrent-ils de faire arme contre elle de cet imprudent hommage. Le Fatalisme avait paru avec sa dédicace le 1er juin 1769, dès le 11 du

1. Voy. Mémoires secrets, etc... Nous devons dire que la violence de ces reproches nous inspire quelques doutes sur leur justesse. Il y a là des détails qui nous paraissent plus légendaires que véridiques.

2. Ces lignes étaient écrites longtemps avant que ne parut dans la seconde édition de la du Barry de M. de Goncourt, l’attestation du fait que nous n’avions pu que soupçonner, « Je lui avois composé, dit le Roué, un petit collège académique, l’abbé Arnaud, Martin, Turpin, la Morlière et quelques autres beaux esprits. » (Page 326.)

même mois, les Nouvelles à la main faisaient courir cet article aussi spirituel que méchant:

« Les Muses sont faites pour chanter les grâces. Cependant depuis que l’élévation de madame la comtesse du Barry à la Cour, a mis en spectacle la beauté, les talents et les vertus de cette dame restée jusqu’ici dans une obscurité injurieuse, de tous les gens de Lettres, retenus par l’admiration ou par le respect, aucun n’avoit encore fait fumer son encens pour cette nouvelle divinité1. M. le chevalier de la Morlière, plus hardi, vient de lui offrir, par une épître dédicatoire un livre intitulé : le Fatalisme, espèce de recueil d’historiettes, dont le résultat est d’établir qu’on ne peut se soustraire à sa funeste destinée. Par cette adresse J’auteur échappera au fatalisme des méchants livres et celui-ci plus que médiocre est enlevé avec une rapidité singulière, chacun s’empresse de lire la Dédicace.

« On ne doute pas que l’auteur n’ait eu une permission tacite de la modestie de cette dame et que son exemple ne soit suivi par des panégyristes plus dignes de l’héroïne. »

Ce morceau est tout à fait dans la manière des premiers mémoires dits de Bachaumont, leur habitude constante est de cacher la satire sous l’éloge. On sent que la Bastille n’est pas loin et qu’ils ne peuvent exprimer librement leur pensée en face; ils procèdent par d’habiles sous-entendus, par d’amusantes contrevérités. De quoi pourrait se plaindre madame du Barry? Le début de l’article n’est-il pqs des plus

1. « Aucun homme de lettres avant la Morlière n’avait encensé les talents et les vertus de la du Barry. L’auteur dut à sa dédicace le prompt débit de son ouvrage et l’honneur de souper avec cette fameuse courtisane. — Quérard , vol. iv. »

La Morlière était trop intelligent pour commettre une pareille

galants? « Les Muses sont faites pour chanter les Grâces. » La phrase est charmante, oui, mais parler des talents d’une personne qui, notoirement, n’en a aucun d’avouable, c’est déjà une ironie et une allusion sournoise à des talents d’une nature moins convenable, s’extasier sur les vertus d’une divinité du plaisir, c’est pousser la dérision jusqu’à l’impertinence. Plaindre hypocritement madame du Barry de n’avoir pas eu un panégyriste plus digne d’elle, c’était faire entendre que le nouvel Aretin n’était point indigne de la fameuse Bourhonnoise et ajouter pour trait final qu’en accordant son approbation tacite à des louanges exagérées, madame du Barry avait fait acte de modestie, s’était apprêtée à rire à ses dépens. On rit beaucoup, en effet, jusque dans les gazettes étrangères, à tel point, que le succès de ce bon mot ou de ce bon tour dure encore; Beuchotl’a reproduit dans la biographie ; Quérard a copié Beuchot et

maladresse. Il n’a parlé ni de talents, ni de vertus, ce qui aurait pu passer pour une mauvaise plaisanterie. Ces expressions n'ont été employées que par les auteurs des Nouvelles à la main. Quérard s'est donc trompé en prenant leur travestissement critique pour le texte de la dédicace qu’il ne s’est pas donné la peine de lire. C’est de là que l’erreur s’est propagée et continuera probablement, malgré notre rectification. La plaisanterie, du reste, n’était pas neuve : elle avait déjà été faite sur madame de la Tournelle par un maître en l’art du persiflage, M. de Maurepas, qui l’avait consignée dans les lettres patentes portant don du duché et pairie de Châteauroux en sa faveur, données à Versailles en décembre 1713.

« Louis, etc... Le droit de conférer des titres d’honneur et de dignité étant un des plus sublimes attributs du pouvoir suprême, les Rois nos prédécesseurs nous ont laissé divers monuments de l’usage qu’ils en ont fait en faveur des personnes dont ils ont voulu illustrer lu talent et le mérite, etc. Aces causes, considérant que notre chère et bien-aimée Marianne de Mailly, veuve du sieur marquis de la Tournelle... »

M. Monselet en a égayé l’article qu’il a consacré à la Morlière dans les Oubliés et les Dédaignés.

Encouragées par la réussite du premier article les Nouvelles à la main revinrent à la charge et le 26 juillet 1769 on lisait dans leur bulletin :

« M. le chevalier de la Morlière, auteur de la dédicace à madame du Barry et dont les gazettes étrangères ont raconté le zèle et les hommages, a eu l’honneur de souper dernièrement avec cette Minerve. L’accueil distingué qu’elle lui a fait est moins une reconnoissance du tribut d’éloges que lui a prodigués cet auteur médiocre, qu’un témoignage de son goût pour les lettres et de l’intention de les protéger, c’est ainsi qu’en parlent ceux qui approchent cette dame douce, d’un esprit naturel et très capable d’un encens plus pur et plus délicat que celui du chevalier de la Morlière. »

C’est toujours la même méthode, flatter en apparence, pour mieux déchirer par-dessous. On a l’air ici de rendre justice aux bonnes qualités de madame du Barry, elle est douce, bien douée. (La Morlière n’avait pas dit autre chose), en réalité ce qu’on met en lumière c’est le souper, ce qu’on veut montrer c’est la nouvelle Minerve (encore une contre-vérité) recevant à sa table un chevalier d’industrie qu’on dénonçait naguère comme un escroc, mis à Saint-Lazare pour lui éviter la corde.

Suivant d’autres chroniqueurs, madame du Barry aurait fait remettre une somme d’argent, d’environ deux mille livres, à la Morlière, pour le récompenser de son adulation envers elle. Nous ne voulons contester ni le fait du souper, quoiqu’il ne soit pas admis par M. Rochas ni la gratification, malgré le silence

des comptes de madame du Barry qui n’en contiennent pas de trace. Il nJy a dans tout ceci rien de démontré ni rien d’invraisemblable. Nous doutons seulement que la dédicace de la Morlière ait été fort agréable à madame du Barry et voici ce qui nous autorise à le penser. Il existait un catalogue dressé double en 1771, de la bibliothèque de madame du Barry. D’après cette liste, rédigée avec le plus grand soin et reliée avec luxe, le Fatalisme ne se trouvait pas au nombre des livres qu’elle possédait, soit avant, soit après l’achat d’une bibliothèque en 1770 l. Enfin nous nous sommes assuré que le Fatalisme ne figure pas davantage dans l’inventaire dressé en 1794, par le district de Versailles, après la confiscation des biens de madame du Barry. Comment expliquer cette lacune? Il est certain que l’auteur a dû offrir un exemplaire de son livre à celle qui en agréait l’hommage , il est étrange qu’elle ne l’ait pas gardé, comme elle a conservé les ouvrages de Cailhava, de Limayrac et autres qui se sont retrouvés parmi ses livres avec les épîtres dédicatoires de la main de leurs auteurs? Il y a plus, cette sorte d’exclusion semble s’être étendue à tous les autres ouvrages de la Morlière. On ne trouve pas une seule de ses nombreuses productions dans la bibliothèque de madame du Barry pas même Angola , le compagnon inséparable de Tanzai et d’ Acajou, ces romans à la mode qu’on rencontre dans toutes les bibliothèques du dix-huitième siècle 2. Pourquoi cette exclu-

1. Voy. la publication de ce catalogue, par M. Paul Lacroix, bibliothécaire de l’Arsenal. Paris, Fontaine.

2. Voy. notamment le catalogue imprimé des livres de madame de Pompadour, p. 24.J, n° 2110; le catalogue manuscrit de la

sion? est-elle fortuite ou intentionnelle? Proviendraitelle du mécontentement que madame du Barry aurait éprouvé de voir son nom accolé à celui de l’ancien pensionnaire de Saint- Lazare? ou peut-être ce titre de mauvaise augure, le Fatalisme avait-il impressionné défavorablement l’esprit superstitieux de la jeune femme? Nous signalons le fait, sans en garantir l’explication.

Ce n’est là qu'une conjecture, mais on s’expliquerait bien mieux ainsi l’insuccès de la Morlière que par des raisons tirées d’une analogie quelconque entre le Fatalisme et le sort de madame du Barry en 1769. On voit par quel lien imperceptible la Morlière avait essayé de rattacher le titre de son ouvrage et la destinée alors si brillante de la favorite. C’est, dit-il, parce qu’elle formait exception au Fatalisme; dans ce cas il eût été plus simple de ne pas parler d’elle. L’auteur ne cherchait évidemment qu’un prétexte, le tour qu’il avait pris n’était pas des mieux choisis.

Les générations qui comme la nôtre ont assisté à la catastrophe finale de madame du Barry seraient tentées de voir quelque chose de prophétique dans ce mot: le Fatalisme, commenté par la sombre devise du tragique latin. C’est bien par une suite d’accidents fortuits en apparence, quoique au fond enchaînés par la logique serrée des événements qu’elle est passée de la condition la plus obscure, au sort le plus bril-

bibliothèque de madame la duchesse de Gossé (départ, des Mss. F. FR. no u y. acq. 3170; ; le catalogue de Thierry de Ville d'Avrav [ibid. 3172); de M. de la Luzerne, etc., ibid. — Rappelons que Tanzaï et Néadanié est un roman de Crébillon le jeune, de 1734 ; Acajou et Z ir phi le, un roman de Duclos, de 1745. Angola se place, par sa date, entre ces deux publications.

lant pour retomber dans un couvent, puis dans une prison et de là sous la hache. Le pressentiment de la Morlière semblerait donc tenir de la seconde vue et l’on se demande avec curiosité s’il avait lu dans l’avenir de madame duBarry. « J’ai toujours été pénétré, dit-il, dans le préface de son livre, de ce principe qu’il est ici-bas un enchaînement de causes secrètes, qui ne nous laisse que l’exécution machinale de ce dont nous paraissons les principaux agents et que la même morale, la même conduite et je dirai même plus, quelquefois les circonstances qui ont élevé l’un au fait du bonheur et de ta gloire ont perdu les autres sans ressource et les ont précipités dans un abîme de misère et de douleur: ainsi donc c’est ici le fatalisme en action et prouvé par les faits et non par une foule de raisonnements captieux et souvent inintelligibles. »

En l’année 1769 le 3 juillet eut lieu le passage de la planète Vénus devant le soleil. Ce phénomène astronomique donna l’occasion de faire courir des vers assez fades que les Mémoires secrets publièrent avec un commentaire ironique plus piquant que le texte. Les Anecdotes ont accaparé le passage sans en dire l’origine, nous le restituons dans sa vérité primitive.

« Du 20 juin. — On sait que le Roi, ami de tous les arts et initié aux spéculations les plus sublimes, a observé à Saint-Hubert, le passage de Vénus sur le soleil. Madame la comtesse du Barry accompagnait Sa Majesté à ce voyage et le Roi a daigné donner à cette dame quelques éléments d’astronomie, capables de lui rendre le phénomène intéressant. Un courtisan a fait à cette occasion les vers suivants, restés d’abord dans

les portefeuilles de quelques amis et qui se répandent aujourd’hui. Le poète s’adresse aux autres courtisans quiaccompagnoient Sa Majesté et observoient avec elle.

« Que nous diront ce télescope,

Cette Vénus et ce Soleil?

Aussi, sans ce vain appareil,

Cherchons un plus sûr horoscope.

En ces délicieux jardins Brillent nos astres véritables;

C’est dans leurs regards adorables Que nous trouverons nos destins ! »

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