Par conséquent en
et une peau d’une blancheur éclatante. Enfin, l’on étoit bientôt sous le charme et c’est ce qui m’arriva si fort que j’en oubliai presque ma supplique dans le ravissement où j’étois à la contempler. J’avois vingt-cinq ans alors. Elle s’aperçut bien de mon trouble que d’ailleurs M. le duc d’Aiguillon, lui fit remarquer avec beaucoup de finesse et en lui tournant un compliment comme il savoit les faire. Je lui présentai alors ma supplique en y joignant quelques explications et en appuyant fortement sur la nécessité qu’il y avoit de se presser et sur l’espoir que nous mettions tous en elle pour la vie de ce malheureux Carpentier.
« Je vous promets de parler au Roi, monsieur, — me répondit-elle, — et j’espère que Sa Majesté ne me refusera pas cette grâce. Monsieur le duc sait bien que ses amis sont les miens et je le remercie de ne pas l’oublier» ajouta-telle en se tournant vers lui avec un charmant sourire. Elle me questionna ensuite sur ma famille, sur le temps depuis lequel je servois et nous congédia en me disant que j’aurois bientôt de ses nouvelles. Elle tendit la main au duc d’Aiguillon qui la baisa en lui disant : « C’est pour le capitaine-lieutenant; n’y aura-t-il rien pour la compagnie? » ce qui la fit rire et me valut la même faveur qu’au duc, dont je m’empressai de profiter.
« Le lendemain, comme j’étais de garde, un laquais à la livrée bien connue de la comtesse et qui avoit été demander après moi à notre hôtel vint me trouver et me dit que sa maîtresse m’attendoit à six heures. A l’heure fixée, je me présentai à la porte de son appartement où l’on me fit entrer. Il y avoit plusieurs personnes et le Roi y étoit debout adossé à la cheminée. En m’apercevant, madame du Barry dit à Sa Majesté: « Sire, voilà mon chevau-léger qui vient faire son remerciement à Votre Majesté. » — « Remerciez d’abord madame la comtesse, me dit Louis XV, et dites à votre protégé que si je lui fais grâce, par son attention à mon service, il faut qu’il fasse
oublier la faute dont il s’est rendu coupable. « Je ne sais plus bien ce que je répondis au Roi, mais M. Je duc d’ Aiguillon, qui étoit présent, m’assura que j’avois dit ce qu’il 1 allô i t et que le Roi avoit été content de moi et m’avoit su gré d’avoir choisi madame du Barry pour lui faire demander la grâce de Carpentier. Le soir même la bonne nouvelle fut expédiée à Provius, où le pauvre Carpentier n’attendoit plus que la mort. Il a fait depuis un bon soldat et il est devenu l’exemple de son régiment...
« Madame du Barry étoit bonne et aimoit à obliger; en voilà une preuve de plus à ajouter à toutes les autres. On n’a jamais pu lui refuser cela, même ses plus grands ennemis, bien différente, eu cela, de madame de Pompadour qui n oublioitjamais les injures etne savoitpas ceque c’étoit que de pardonner. Madame du Barry n’avoit point de rancune et elle étoit la première à rire de toutes les chansons qu on faisoit sur elle. Je fus étonné comment pour n’y avoir point été élevée, elle avoit pris le ton et les manières des femmes de la Cour. Il lui échappoit souvent des propos légers et que l’on n’avoit point l’habitude d’entendre à Versailles, mais elle savoit son monde et ne se donnoit toute liberté que devant Je Roi, que celaamusoit par la nouveauté.
« Le récit que je fis à mes camarades de la bonté de la comtesse fut reçu avec de grands applaudissemens et le vicomte du Barry notre cornette n’eut rien à entendre sur sa jeune tante que de bon et agréable à lui rapporter. Nous avons toujours cru qu’il l’avait fait, car dans toutes les occasions elle marqua toujours une préférence sensible pour les chevau-légers sur tous les autres corps de la maison du Roi. Pour ma part, j’en fus toujours traité avec amitié depuis et je la rencontrois souvent chez madame la duchesse d’Aiguillon qu’elle aimoit fort à cause de son mari. Je ne retournai que deux fois chez elle et c’étoit pour y chercher M. d’Aiguillon pour affaires du service de la compagnie, quand je ne Pavois point trouvé
chez lui et qu’il y avoit urgence. Mais la place d'uu simple chevau-léger n'étoit pas au milieu de tous les courtisans qui se pressoient dans son appartement pour lui faire leur cour ou pour s’y trouver avec Sa Majesté. Elle le sentoit et eut la délicatesse, me traitant fort bien quand je la rencontrois, de ne point me demander pourquoi je n’allois point chez elle, ce que beaucoup de femmes n’auroient point fait. C’étoit autre chose chez M. le duc d’ Aiguillon , qui étoit notre chef et où les habits rouges se voyoient souvent ou chez madame la maréchale de Mirepoix où j'allois aussi fréquemment: « Ah voilà mon chevau-léger! » étoit la formule que la comtesse ne manquoit pas d’employer, quand elle m’apercevoit et de suite s’informant si elle pou voit faire quelque chose pour moi. Comme je répondois invariablement que non, elle disoit aussitôt: « Il répond toujours: non, quand il y en a tant d’autres qui répondroient oui. Mon cher duc, est-ce qu’ils sont tous ainsi dans votre compagnie? « Assurément non, répondoit M. le duc d’Aiguillon, et c’étoit des rires et une gaieté à n’en plus finir. »
Ce passage forme un chapitre inconnu de la vie de madame du Barry ; le narrateur a vu, et de près, ce qu’il raconte. La franchise militaire s’allie chez lui à une certaine finesse d’observation qui n’est pas sans mérite. On sent qu’on a sous les yeux le témoignage d’un contemporain impartial et véridique. M. de Ghoiseul avait eu le mauvais goût de nier même la beauté physique de madame du Barry : M. de Belleval oppose des détails, auxquels il serait difficile de répondre ; l’abondance luxuriante de la chevelure, la limpidité d’un regard franc et caressant tout ensemble qui s’attache sur l’interlocuteur, l’éclat de la peau, la délicatesse de traits mignons, bref on est bientôt sous le charme et l’effet suit la parole, M. de Belleval
y tombe et le lecteur avec lui. On est heureux d’oublier les mépris et les Mémoires de M. de Choiseul. La tenue et le langage de madame du Barry sont aussi une révélation tout à son avantage. Est-ce là le ton de l’ignoble créature que le duc de Choiseul affecte de nous représenter? Le peu de mots d’elle qui sont rapportés sont absolument irréprochables, M. de Belleval s’étonne de ce qu’elle eût pu prendre les manières de la cour sans y avoir été élevée. Il ne savait probablement pas que si elle n’avait pas vécu dans l’atmosphère des cours, elle avait du moins reçu les leçons de sociétés élégantes et polies. On est plus heureux encore de voir qu’elle avait le bon esprit d’être la première à rire des chansons qu’on faisait sur elle ; peut-être n’en était-il pas de même du roi, car on sait que les attaques des Choiseul rejaillissaient bien souvent jusque sur lui et il est venu un jour où il s’en est souvenu contre eux... On voit aussi que madame du Barry savait distinguer son monde et ne s’échappait en gaietés folâtres que quand elle était seule avec le roi. On n’a donc jamais pu les connaître, comment alors aurait-on pu les répéter? les libellistes ne se sont pas arrêtés pour si peu ; ils ont inventé quand ils ne savaient pas et nous verrons quelles turpitudes !
Quant au fond de l’anecdote nous renvoyons aux réflexions de M. de Flavigny sur la matière. L’ordonnance de 1762, en remettant entièrement le soldat à la charge de l’État et en faisant au contraire dépendre la fortune de l’officier du soin d’observer la discipline avait privé le soldat de l’indulgence à laquelle il était accoutumé. La désertion était devenue plus fréquente et les grâces moins faciles. Louis XV
n’accordait pas toujours celles qui lui étaient demandées. Nous le voyons par les Mémoires du duc de Luynes refuser impitoyablement une demande de ce genre qui lui était faite par la comtesse de Toulouse pour laquelle il avait une affection toute particulière 1, ici il se montra plus facile, satisfait qu’on se fût adressé à madame du Barry et que le bienfait pût rejaillir sur elle, c’est ce qui résulte bien de cette parole, « remerciez d'abord madame la comtesse ; » le service public ne vient qu’en second ordre. Le duc d’Aiguillon avait vu juste en renvoyant la demande à madame du Barry et en la faisant présenter par elle. Tout ce qui suit peint au naturel, l’art, la figure du courtisan 2.
1. Capefigue. On a dit que le Déserteur n’était que la mise en scène de cette anecdote.
« 2. Le Roi, allant à Rambouillet, rencontra un déserteur que l’on avoit pris et que l’on menoit en prison. L’usage est que quand ils sont assez heureux pour rencontrer le Roi, on leur accorde leur grâce : elle lui fut effectivement donnée.
« Quelques jours après, madame la comtesse de Toulouse, par esprit de compassion et de charité pour un autre déserteur qui lui avoit été recommandé et qu’elle connoissoit elle-même, en parla au Roi à Rambouillet; elle lui fit une description très touchante et très propre à persuader S. M. de son innocence, espérant que le Rdi voudrait bien aussi lui donner sa grâce. Voyant qu'elle ne pouvoit y réussir , elle prit le parti de faire prendre le déserteur, qui n’avoit pas encore été arrêté, et de le faire conduire sur le passage du Roi, lorsqu’il alloit à la chasse. Dès qu’on aperçut le Roi, on cria : « Grâce ! »
« Le Roi rougit, parut embarrassé et ne dit autre chose, sinon qu’on le menât en prison..., qu’il falloit que justice fut faite.
« Cependant, sur ce qu’il lui fut représenté que cet homme n’ayant été arrêté que dans l’espérance que S. M. lui donnerait sa grâce, il étoit juste au moins de le remettre dans le même état qu’il étoit alors, S. M. donna ordre que les portes de la prison lui fussent ouvertes; ce qui fut exécuté. Mais la grâce ne lui fut pas accordée. » 25 mai 1736. — De Luynes.
Mais la pièce de Sedaine a été jouée en mars 1769 et les souvenirs de M. de Belleval, qui doivent être fidèles puisqu’ils portent sur une condamnation fixent au 7 décembre de la même année la grâce obtenue par l’intermédiaire de madame du Barry ; il est vrai que le drame de Mercier sur le même sujet est postérieur mais là il n’intervient point de grâce.
Madame du Barry écrivait au duc de Choiseul; une de ses lettres nous a été conservée par son neveu qui l’a publiée dans la Revue cle Pans, elle est donc d une authenticité incontestable : elle prouve que madame du Barry a constamment professé les plus grands égards, on peut aller jusqu’à dire le plus grand respect envers son plus cruel ennemi. Voici cette lettre .
« Vous êtes trompé par vos entours, M. le duc, sans quov il seroit impossible que vous m’eussiez écrit il y a six mois 1 que le bien des affaires du Roi étant de remettre en fourniture les vivres de Corse, vous les rendriez au sieur Nalet, des services de qui vous étiez content, dès que le sieur Delisle seroit arrivé. Il paroit que ce régisseur a des projets différents des vôtres puis qu’il est si lent à se^ rendre à vos ordres. Vous sentez comme moi, combien sa présence icy est peu nécessaire pour l’execution de votre volonté : qu’il arrive ou n’arrive point, vous pouvez donc passer le traité au sieur Nalet, si vous persistez à croire qu’il est capable de bien remplir ses devoirs; n’en parlons plus, M. le duc, si vous avez changé d’opinion, je n’en resterai pas moins convaincue du désir que vous aviez de faire quelque chose qui m’eut été agréable.
1. La lettre de remerciement de madame du Barry à M. de Choiseul est, en effet, du dO juin; ce qui reporte bien à six mois la lettre du duc, à laquelle elle répondait.
« J’ai l’honneur d’être, avec une extrême considération, M. le duc, votre très humble et très obéissante servante,
« La comtesse du Barry. »
M. Gabriel de Choiseul a cité cette lettre pour prouver que, peu de mois avant d'obtenir l'exil de son oncle, madame du Barvy lui cachait sa malveillance (sic). M. Gabriel de Ghoiseul n’avait pas pris garde à la date de cette lettre qui est du 16 décembre 1169, antérieure par conséquent d’une année entière à la chute du ministre, laquelle est du 24 décembre 1770. Ainsi tombe le reproche de dissimulation, suivie d’une attaque à bref délai. Reste le contexte de la lettre irréprochable en la forme et au fond très modérée, puisque pouvant reprocher à M. de Ghoiseul un de ces manques de parole auxquels il était si sujet *, madame du Barry se contente de lui dire : « Si vous avez changé d’opinion je n’en resterai pas moins convaincue du désir que vous aviez de faire quelque chose qui m’eut été agréable. »
Il s’agit évidemment de ce même Nallet, dont il était déjà question au mois de juin précédent, auquel M. de Ghoiseul avait promis les vivres de Corse et qui attendait encore au mois de décembre l’exécution de cette promesse. C’est très probablement l’homme que Walpole appelle a dépendent , un familier ou un subalterne de madame du Barry et à laquelle il s’étonne que M. de Ghoiseul n’ait rien voulu accorder.
]. V. Besenval, Mémoires , vol. I, p. 319.