Mémoires historiques de la princesse de Bourbon-Conti
tdme I, p. 91.
Madame du Barry, selon le même parti, s’efforcait aigrement défaire tomber l’enthousiasme de Louis XV pour la Dauphine en faisant remarquer à tout propos l’irrégularité de ses traits, elle critiquait les mots qu’on citait d’elle, elle raillait le roi sur sa prédilection, offensée de ne point obtenir de la Dauphine les attentions auxquelles elle prétendait1.
On avait imaginé ainsi une espèce de rivalité de femmes2, inconvenante par le seul rapprochement entre la princesse et la courtisane, aggravé par des historiettes qu’on ne saurait répéter.
Pour avoir raison de ces inventions, on n’a pu, pendant longtemps, faire appel qu’au sens commun. Mais des publications récentes sont venues changer la face de cette partie de notre histoire. Nous voulons parler de la correspondance de Marie-Thérèse avec Marie-Antoinette d’abord, et ensuite, avec Mercy d’Argenteau, d’après les lettres autographes conservées dans les archives de Vienne.
1. « On a beaucoup vanté la beauté de madame du Barry. Elle était moins belle cependant que Marie-Antoinette. Celle-ci avait non-seulement la plus agréable figure^ mais jamais femme n’avait plus belle peau et des formes plus enchanteresses. Louis XV, qui s’y connaissait, la trouvait si charmante, que sa maîtresse en fut jalouse, et ce ne fut pas une des moindres causes de la haine de la favorite contre madame la Dauphine.» (P. 65, Collection des Mémoires relatifs à la Révolution française. 1821. Y2 Bibl. nat.)
« Elle (madame du Barry) rendait le Dauphin ridicule aux yeux du roi. Elle avait surtout déclaré une guerre insolente à la Dauphine. Celle qui avait foulé aux pieds toutes les bienséances de de son sexe, et qui peut-être ne les avait jamais connues, relevait avec amertume tout ce que la jeune princesse se permettait de contraire aux lois de l’étiquette. »
Lacretelle. Liv. XIV, 4, 316.
Ce sont là des documents d’une authenticité absolue et d’une originalité qui déconcerte tous les récits des faiseurs de contes. On sent tout de suite que ce ne sont plus des anecdotiers qui tiennent la plume, ce sont des acteurs et des témoins, placés au premier rang pour être bien informés, qui parlent de faits à eux personnels. Leurs révélations ont une importance et un intérêt qui commandent l’attention. C’est de la véritable histoire ; il y a lieu encore à bien des appréciations, mais il n’y a plus à rectifier nia démentir, on va en juger.
Yers le 15 juin 1770 madame du Barry fait les avances et se présente devant la Dauphine, probablement à son lever au château de Versailles.
M. de Mercy en informe aussitôt Marie-Thérèse : « Madame du Barry a cru devoir aller faire sa cour un matin à S. A. R. ; cette princesse l’a reçue sans affectation, cela s’est passé avec dignité et d’une façon à ne mécontenter personne. »
Qu’était-ce proprement que faire sa cour ? Sans doute, c’était assister au lever ou au jeu d’un prince. C’était déjà trop de la part d’une personne placée dans la position fausse de madame du Barry; à moins qu’il n’y eut une obligation d’étiquette, ou une autorisation secrète du roi. A part l’inconvenance de la démarche en elle-même, il paraît d’après Mercy qu’il n’y eut rien qui pût mécontenter la Dauphine. Tout se passe avec dignité.
La première lettre connue de Marie-Antoinette à sa mère, sur madame du Barry, est du 9 juillet 1770 à la veille du départ pour Choisy.
« ... Le Roi a mille bontés pour moi et je l'aime tendrement, mais c’est à faire pitié la foiblesse qu’il a pour ma-
dame du Barry qui est la plus sotte et impertinente créature qui soit imaginable. Elle a joué tous les soirs avec nous à Marly; elle s’est trouvé deux fois à cotes de moi mais elle ne m’a point parlé et je n’ai point tachee justement de lié conversation avec elle mais quand il le faloit je lui ai pourtant parlé... »
Voilà donc quelle a été l’impression de Marie-Antoinette. C’est la nature prise sur le fait. Elle trouve madame du Barry sotte, impertinente, et elle lui tourne ledos. La légende avait traduit : charmante, adorable, et avait imaginéjcette embrassade dégradante pour la Dauphine. Il est d’autant plus intéressant de l’étudier à ce premier moment, que sa contenance n’a pas varié envers la favorite jusqu’à la chute de celle-ci; après la mort de Louis XV, elle est restée la même, digne, muette, écrasante d’un légitime dédain. Cette conduite est d’autant plus méritoire de la part de Marie-Antoinette quJelle était en butte aux obsessions en sens contraire de sa mère. Marie-Thérèse en effet, en mariant sa fille entendait bien tirer parti de cette union pour resserrer l’alliance entre les cabinets de Vienne et de Versailles, elle sentait que le moyen de se concilier la sympathie de Louis, ce n’était pas de le heurter de front dans l’objet de ses faiblesses.
Aussi elle, qui avait écrit à madame de Pompadour qui lui avait envoyé son portrait \ aurait voulu des concessions , des tempéraments avec madame du Barry. Elle y revient sans cesse dans ses lettres à sa fille. On pourrait même croire d’après la lettre suivante de Marie-Antoinette, que les recommandations