Mémoires inédits de M de Choiseul
elle-même qui le dit. « Ces avances, elle ne les a pas faites par calcul , mais par un goût ""éel pour sa personne. » Cependant, si madame du Barry avait voulu tendre des pièges à la vertu du duc de Choiseul, loin de l’exclure de ses petits soupers elle l’y aurait convié avec empressement ; loin de montrer sa mauvaise humeur lorsqu’il était son partner au jeu, elle aurait profité de cet heureux hasard pour déployer tous ses charmes et faire la conquête de son vainqueur. Il faudrait être conséquent : si madame du Barry s’est proposée à M. de Choiseul, elle n’a pu lui infliger les traitements décrits par madame du Defïant : si elle l’a traité avec défaveur, c’est qu’elle ne s’offrait point à lui.
Il y a dans tout ceci un malentendu qu’un passage de Senac de Meilhan nous permet de dissiper.
Il dit :
« Un homme de mes amis, fut chargé, malgré lui, de dire au duc de Choiseul, que madame du Barry désiroit vivre en bonne intelligence avec lui et que s’il vouloit se rapprocher d’elle, elle feroit la moitié du chemin. Ce furent les paroles de la favorite, le négociateur représenta que les maîtresses chassoient les ministres et que les ministres ne chassoient pas les maîtresses. L’orgueil et l’humeur du duc furent inflexibles1. »
Nous avons ainsi les paroles même sorties de la bouche de madame du Barry : elles sont d’accord avec tout ce que nous savons de ses dispositions à l’égard de M. de Choiseul, par les lettres de Louis XY, par Walpole , par Jean du Barry, nous pouvons
donc croire au récit de Senac de Meilhan, un Choiseul , par excellence , puisqu’il était parvenu par madame de Gramont. Nous voyons bien là ses propositions de paix : pour y trouver des avances galantes, il faut la fatuité insupportable des hommes à la mode du temps : les Lauzun, les Besenval, les Tilly, encore ils étaient beaux et ce n’est pas par le physique que brillait M. de Choiseul1.
Mais en supposant que madame du Barry ait voulu acheter à ce prix les bontés du ministre, quelles auraient été les arrhes d’un pareil marché? Il aurait fallu s’en rapporter à la loyauté de M. de Choiseul, et l’on sait qu’il ne se piquait nullement de courtoisie envers les femmes qui avaient l’imprudence de se confier à lui2. Madame du Barry n’a pas fourni de telles armes contre elle où elle se serait perdue et sa honte aurait été divulguée par le parti des Choiseul triomphant. Il faut donc laisser ces assertions à la charge des écrivains acquis aux adversaires de madame du Barry, elles étaient à peine admissibles lorsqu’on croyait que madame du Barry avait été une fille publique patentée. Cette erreur étant détruite, les conséquences tombent avec leur point de départ.