Pinard. Chronologie militaire, V. d’Aiguillon
l’arc-en-ciel en pluie. » La popularité de M. d 'Aiguillon fut de courte durée.
Il devint l’objet de l’animosité publique ; une mauvaise plaisanterie suffit pour transformer une victoire solide et incontestée en un acte de lâcheté et de honte.
La baie de Saint-Cast est couronnée par des hauteurs. Sur les points culminants qui dominent la côte s’élèvent plusieurs moulins à vent, dont l’un est nommé le moulin d’Anne. M. d’Aiguillon s’en est-il servi comme d’un observatoire, pour suivre et diriger le mouvement de ses troupes? S’il l’a fait, il a bien fait, a dit un écrivain moderne d’un grand poids1. Mais ce n’est pas là ce qu’y virent les contemporains. On dit que M. d’Aiguillon s’était caché, pendant le combat, dans le moulin d’Anne et « qu’il s’étoit couvert, sinon de gloire, au moins de farine2. »
M. de Ghoiseul rapporte le mot autrement : « M. de la Chalotais aurait dit ou écrit imprudemment après l’affaire de Saint-Cast, que les troupes et les Bretons s’étoient couverts de gloire et leur général de farine, parce que pendant l’affaire M. d’Aiguillon s’étoit retiré, par précaution, dans un moulin. Je n’ignorois
1. M. J. Baude. Revue des Deux-Mondes, septembre 1851 . Les Côtes de Bretagne.
2. Senac de Meilhan. Portraits et caractères du dix-huitième siècle , p 402. Ed. Poulet-Malassis.
« Il importe de remarquer ici que les attaques contre M. d’Aiguillon partent uniquement de ces derniers, les États y restant complètement étrangers, bien plus, les États témoignent au duc des sentiments d’affection et de reconnaissance. La duchesse était sur le point d’accoucher, la commission intermédiaire écrit au duc pour lui annoncer que les États veulent nommer l’enfant, leur reconnaissance ne pouvant qu’être accrue par les nouveaux services que M. d’Aiguillon a rendus à la province (24 mars 1764).»
pas que ce sarcasme, connu de M. d’Aiguillon1, excitoit sa fureur vengeresse. » C’était là le premier motif de toutes les vexations qu’il avait faites en Bretagne et des troubles qu’il avait excités dans la province.
Le mot fit fortune et on en attribua la paternité à M. de la Chalotais. Les marins de nos jours montrent encore le moulin où se serait réfugié le général Guillon.
Il est curieux de voir le chemin qu’a parcouru cette antithèse et les conséquences qu’elle a produites. Pendant les premières années qui suivirent Saint- Cast, on ne trouve pas de traces de cette épigramme. Elle ne paraît s’être accréditée que lors des démêlés de la cour avec le parlement de Bretagne. Cependant M. de Lacretelle avance :
« Que M. d’Aiguillon avait dû toute sa gloire au patriotisme des Bretons. Ceux-ci lui reprochaient de s’être honteusement éloigné du danger dans le choc rapide qui décida de la victoire de Saint-Cast. Leurs railleries amères firent cesser partout, excepté à la cour, les hommages qu’on rendait à la valeur du duc d’Aiguillon. Un affront aussi cruel le porta à se venger de cette province. »
L’historien met en scène les Bretons collectivement. Il parle de leurs amères railleries, d’affronts cruels qui provoquent la vengeance du commandant de la province; il n’oublie que de donner la preuve de toutes ces allégations. La médaille frappée aux frais des Etats de Bretagne est une réponse péremptoire à toutes ces inventions imaginées longtemps après l’événement.