‹ Histoire de madame du BarryChapitre 221 sur 304 · Hume, vol. 15, p · texte numérisé non relu

Hume, vol. 15, p

2. Voyez le recueil de pièces intéressantes, par La Place, t. ITT.

est au reste conforme aux nombreux plans qui représentent la bataille et sur lesquels on peut voir le même figuré toujours exactement reproduit. Seulement, celui du président est plus piquant en ce qu’il émane d’un de ces magistrats bretons qui devaient un jour créer la légende du moulin de Saint-Cast et accabler d’opprobre le malheureux d’Aiguillon.

Suivant nous, la justification résultait du bon sens le plus vulgaire. Cependant, comme il s’agit ici d’une de ces erreurs invétérées, qu’il est si difficile de détruire, nous ne regrettons pas les détails dans lesquels nous sommes entrés. Nous sommes même heureux si nous avons contribué à restituer à un général français une gloire justement acquise, injustement contestée et à nos annales une victoire dont l’importance a été rabaissée dans un intérêt de parti.

Nous verrons du reste que, tout en paraissant s'écarter de notre sujet, nous en préparons au contraire ici les matériaux.

« Mais, qu’était-ce que la victoire, la petite victoire de Saint-Cast parmi tant de désastres, contre les revers de nos armes, la déroute de nos troupes au delà du Rhin l. »

• Saint-Cast, nous le reconnaissons volontiers, n’avait pas l’importance de Rosbach. Mais c’était une victoire défensive qui protégeait le sol de la France contre l’invasion étrangère et dont on ne peut méconnaître la portée sans manquer à tous les devoirs delà justice.

On sait qile la Bretagne était du petit nombre des provinces qui avaient conservé leurs États primitifs;

1 Les Maîtresses de Louis XV, vol. Il; page 27.

elle était en lutte constante avec le pouvoir royal pour maintenir ses franchises et son indépendance contre les usurpations incessantes delà cour.

Depuis les révoltes de 1675, immortalisées par la plume de madame de Sévigné jusqu’aux exécutions sanglantes de la Régence, et aux lettres de cachet du cardinal de Fleury, l'histoire des États de Bretagne ne présente qu’une longue suite de débats orageux, de scènes portées jusqu’aux dernières limites de la violence. C’était donc une mission difficile et ingrate pour le commandant militaire de la Bretagne d’avoir à diriger ces assemblées ombrageuses : il fallait obtenir d’elles les subsides que le Trésor épuisé sollicitait par leur organe. M. de Chaulnes, M. d’Estrées, M. de Montesquiou, avaient succombé successivement à la tâche, M. d’Aiguillon serait-il plus heureux?

Nous avons vu en lui un brave soldat; un général habile; il avait à faire preuve ici de qualités d’un autre ordre. Il fallait, non plus le courage des champs de bataille, mais de la fermeté unie à une certaine souplesse, de la modération sans faiblesse, de la sagacité, pour tout dire de la diplomatie. Il était surtout à craindre qu’un commandant militaire n’apportât des habitudes impérieuses dans ses rapports avec la noblesse bretonne connue pour son exaltation, son impétuosité et ses ardeurs.

Si nous consultons les contemporains, nous voyons par une lettre de madame de Pompadour, bien placée pour apprécier M. d’Aiguillon, qu’elle trouvait en lui « du zèle, de l’intelligence, et une teste froide. »

Voilà le passage même :

« J’avois prédit vos succès, et, en effet, comment étoit-

il possible qu’avec autant de zèle, d’intelligence, une teste aussi froide et des troupes aussi brûlantes, vous ne fussiez pas vainqueur1 ? »

Suivant M. d’Argenson dont on connaît l'esprit mordant et critique, « les États de Bretagne se sont passés avec beaucoup d’honneur et d’agrément, surtout avec promptitude; le duc d’Aiguillon s’y est fait aimer et a tenu des voies simples*. »

Consultons ensuite la plus grande autorité du dix-huitième siècle, M. le duc de Luynes; il n’y a pas d’homme plus honnête, plus ami du vrai, mieux placé pour être bien informé.

«On continue, dit-il, à donner à M. le duc d’Aiguillon toutes les louanges que méritent son esprit, sa politesse, son application aux affaires. Madame la duchesse d’Aiguillon a aussi très bien réussi en ce pays ; il paroît que l’on est fort content de l’un et de l’autre. 3 »

M. le duc de Lévis, dans son remarquable ouvrage intitulé Souvenirs, reproche à M. de Besenval d’avoir poussé la partialité* jusqu’au point de méconnaître les incontestables talents de M. le duc d' Aiguillon*.

M. de Rochambeau constate aussi les talents supérieurs de M. d’Aiguillon 5.

Et M. de Belleval dit dans le même sens :

« M. d’Aiguillon a beaucoup d’esprit, de finesse, et il

1. Correspondance de madame de Pompadour , conservée au British Muséum, dans Campardon, p. 227.

Page 1