Aiguillionana, Londres, 1777, p
Sans doute, s’il se fût agi d’une accusation privée, si M. d’Aiguillon eût été inculpé, comme particulier, d’un acte de rapt, de violence ou même, comme fonctionnaire, d’un acte d’usurpation ou d’abus de pouvoir déterminé, éclatant, on comprendrait la possibilité d’une intervention en sa faveur. Il n’en était pas ainsi : il était attaqué en sa qualité d’agent du roi, ou plutôt c’était le roi lui-même qui était mis en cause. Les lettres de cachet incriminées étaient son œuvre, la persécution contre la Chalotais était le résultat de ses ordres. Le procès était fait à la royauté sous le nom de son représentant; il aurait fallu être bien aveugle pour s’y méprendre. Le duc d’Aiguillon avait, auprès de Louis XY, une recommandation autrement puissante que celle d’une favorite, c’était la solidarité qui l’unissait à son maître, intéressé à défendre son autorité, son caractère, sa personne menacés.
Ajoutons un dernier mot pour bien faire comprendre notre pensée. Supposons que madame du Barry n’eût pas existé , ou que sa faveur eût cessé et qu’elle eût quitté la cour avant le procès d’Aiguillon, Louis XY, seul, livré à ses propres inspirations, aurait suivi la même ligne de conduite, rendu les mêmes décisions, déclaré, ce qui était sa conviction profonde, conforme d’ailleurs à la vérité, c’est que M. d’Aiguillon était innocent.
Replaçons donc madame du Barry au rang qui lui appartenait en cette circonstance, écartons le Char de la blanchisseuse et l’infâme, qu’elle sauve de la corde: ce sont des propos de libellistes qui ne voulaient qu’une chose : compromettre l’un par l’autre deux personnages contre lesquels ils étaient lâché.
Nous ne croyons pas à une influence décisive de
la part de madame du Barry , elle applaudit sans doute au coup de force qui termina l’affaire de Bretagne, elle ne l’a pas dicté. Dans ces débats retentissants qui s’agitaient sous ses yeux elle avait une préférence * elle était, elle devait être, du parti du roi, disons aussi qu’elle était du côté de Voltaire, qui écrivait alors ces lignes émues :
« Le seul duc d’Aiguillon vengea les côtes de France de tant d’offenses, de tant de pertes... Quel a été le prix de ce service et de son sang versé en Italie? Une persécution publique et acharnée, presque semblable à celle de Lally, quf prouve que ceux-là seuls ont raison qui se dérobent à la cour et au public. »
Cette dernière leçon pourrait s’appliquer parfaitement à madame du Barry. Elle voulut paraître à la cour, afficher sa faveur en public elle dut subir les sifflets et les huées qu’elle aurait évités en restant dans une condition obscure.