Dictionnaire néologique
avait plongées dans le libertinage », elle avait changé de destination depuis 1723. Son objet principal était devenu « l’éducation de la jeunesse qu’on y formait aux exercices de la piété chrétienne et aux ouvrages convenables à des femmes; » elle était située au faubourg Saint-Marcel, quartier de l’Estrapade, rue Neuve-Sainte-Geneviève. Les religieuses suivaient la règle de Saint-Augustin modifiée par des constitutions particulières, elles s’intitulaient adoratrices du Sacré-Cœur de Jésus b Elles avaient d’abord été placées sous l’invocation de sainte Théodore ; nom qui indiquait trop une maison de filles repenties ; elles l’avaient échangé contre un titre plus conforme à leur nouvel institut. Elles se proposaient spécialement, non pas d’offrir un refuge aux égarements de la jeunesse, mais d’en prévenir les chutes, « cJétoit un azyle ouvert à toutes les jeunes personnes qui, nées d’une famille honnête, se trouvoient dans des circonstances où elles couroient risque de se perdre. Combien en effet n’y en a-t-il pas qui, douées de qualités extérieures si souvent fatales à la vertu, sont réduites à manquer du nécessaire. Où trouver un ange libérateur, qui les préserve de la gueule du lion, toujours ouverte pour saisir quelque proie1 2 ? »
Ces lignes semblent prophétiques ; elles étaient écrites à l’avance pour Jeanne Bécu par une sorte de prédestination, qui malheureusement ne devait que trop se réaliser plus tard.
1. Acte capitulaire du 21 juillet 1768. Arch. nat. 44-1658, et Saint-Victor, vol. III, 2e partie, p. 439.
2. Tableau de l'humanité et de la bienfaisance , etc. M.D.CC.LXIX, par Alletz. Bibl. nat. R. C.
Les religieuses de Sainte-Aure étaient au nombre de cinquante-trois en 1769, dont dix converses; elles avaient une quarantaine de pensionnaires qui payaient de 250 à 300 livres par an outre les accessoires. Il y avait aussi des dames en retraite volontaire dont la pension était au principal de 500 livres, etc.1...
En général, la vie n’y était pas austère, mais la régularité claustrale y était exactement observée. « On se levait à cinq heures, la messe était dite à sept dans une église particulière construite pour le couvent. Le dîner avait lieu à onze heures, la nourriture était honnête et suffisante, à neuf heures on sonnait le coucher...
« Le costume était sévère et triste. — Sur la tête une cape noire d’étamine, un bandeau de toile grossière serré autour du front, une guimpe sans empois, une robe de serge d’Aumale, blanche et commune, des souliers de veau jaune, attachés avec deux cordons pareils... Les badineries, toute phrase plaisante, tout ton railleur, jusqu’aux petits airs délicats, jusqu’aux ris outrés étaient défendus et punis 2.
« L’existence des religieuses était consacrée en grande partie à l’éducation de leurs élèves... elles les élevaient avec grand soin, elles leur apprenaient leur religion, à savoir écrire et selon les règles de l’orthographe... Elles leur apprenaient aussi la musique, à travailler toutes sortes d’ouvrages particulièrement
1. Entre autres, Angélique-Marie Grimod, fille d’Antoine Grimod, banquier à Paris, enterrée à Saint-Etienne-du-Mont. — Affiches et annonces, etc.
2. MM. de Goncourt, d’après les constitutions des religieuses de Sainte-Aure, suivant la règle de Saint-Augustin. A Paris, de l’imprimerie de Simon, 1786.
la broderie et en toute sorte de linge ; enfin on les met en état de pouvoir tenir un ménage avec intelligence. »
D'après le plan de Turgot (Paris 1749), le couvent formait un triangle compris entre la rue Neuve- Sainte-Geneviève au levant, la rue des Postes au couchant et la rue du Puits-qui-parle, au sud. Ce plan étant fait à vol d’oiseau, on distingue les hautes maisons qui bordaient la rue Sainte-Geneviève, les cloîtres, les jardins, etc... Aujourd’hui les lieux sont occupés par les dames du Saint-Sacrement, ils n’ont pas changé d’aspect (1874). Il existe toujours des maisons très élevées du côté de la rue Sainte-Geneviève ; l’entrée est encore et a toujours été ouverte de ce côté.
C’est dans cette enceinte que Jeanne a vécu jusqu’à près de quinze ans, suivant une biographie anglaise1 2 * *. Les papiers de la maison n’existent plus, on ne peut donc rien savoir sur elle, non plus que sur ses compagnes. On ignore quelle a été sa conduite dans ce séjour. Pidansat de Mayrobert avance et tous les écrivains de son espèce 5 ont répété, après lui, qu’elle annonçait prématurément ce qu’elle serait un jour, qu’elle introduisait de mauvais livres dans la maison et qu’elle s’en fit chasser pour ce motif. Tous ces récits n’étant appuyés sur aucune preuve ne méritent pas de confiance. Ce qu'on peut dire, c’est que devenue grande dame et quoique charitable et bonne
1. The english Cyclopædia, by Charles Knight, p. 551. London,
2. Y. Anecdotes, p. 12; Les Fastes de Louis XV, vol. II, p. 220 ;
Restif de la Bretonne ; L'Année des Dames nationales, vol. XII,
envers tous, elle ne paraît point avoir fait participer à ses largesses la maison qui avait abrité son enfance. Le registre des donations faites à l’établissement a été conservé1. On aurait aimé à y voir figurer son nom parmi les bienfaiteurs de Sainte-Aure. Il ne s’y trouve pas, soit qu’il y ait eu de sa part oubli ou remords, soit peut-être par crainte d’un refus ; tout au plus est-elle intervenue en faveur de l’abbé Grisel, directeur spirituel de la maison, vicaire perpétuel de Saint-Germain-l’Auxerrois, lorsqu’il fut compromis dans un grave procès criminel pendant qu’elle était en faveur.
On sait par l’acte capitulaire cité ci-dessus, qu’à une époque voisine, en 1768, la supérieure de Sainte-Aure était sœur de l’Esprit de Jésus, la sous-prieure sœur de l’aimable assistance (de Jésus), la dépositaire, sœur Cécile de Jésus, sœur Marie, sœur Anne de Jésus, sœur du Calvaire de Jésus, etc., etc.
Jeanne Bécu était donc une élève du Sacré-Cœur comme madame de Vintimille l’avait été de l’austère couvent de Port-Royal2. Qu’avait-elle retenu des leçons qui lui ont été données?
On a dit qu’elle ne savait pas lire3, qu’elle n’écrivait que péniblement, qu’elle ne mettait pas l’orthographe et commettait des fautes grossières. Toutes ces assertions sont erronées et démenties, par les pièces émanées d’elles en grand nombre, lettres, billets à ordre, quittances, pétitions, etc., etc.
Son écriture est fine et élégante ; elle ressemble à