Anecdotes , p. 178. Édition de
■Mit
porter leurs appels devant lui, consacrant ainsi l’arrêt du Parlement de Paris qui avait dépouillé le duc d’Aiguillon de ses privilèges. Immédiatement le Parlementde Toulouse se joint à celui de Bordeaux. Enfin, on lit dans une lettre de madame du Deffand à Horace Walpole du 27 août :
...Il est impossible que la situation présente subsiste; il faut qu’avant l’espace de neuf ou dix mois il arrive un changement. 11 y a une fermentation générale; tous les parlements se donnent la main, tous marquent leur mépris et leur indignation contre le chancelier... Nous sommes accablés de remontrances, de représentations, de réquisitions, d’arrêts, de lettres patentes... elles m’ennuient si fort que c’est tout ce que je peux faire d’en entendre parler, je me garde bien de les lire... J’aime fort mes parents, je le leur prouve par ma conduite... je prétends que leurs ennemis les servent mieux que leurs amis; ceux-ci poussent leur zèle un peu trop loin; leur imprudence, leur fierté, ressemblent un peu trop à l’insolence et ne peut manquer de déplaire et d’envenimer les esprits... Dans les arrangements que le public imagine, on dit que M. Séguier aura les affaires étrangères, M. de Paulmy, celui de la guerre, et M. d’Aiguillon, la marine. Tout cela n’arrivera pas, à ce que j’espère ; mais qui est-ce qui oserait en répondre? Rien n’est impossible à l’Amour; on le peint aveugle, cette idée des poètes se réalise bien aujourd’hui... »
Ces dernières lignes contiennent une allusion évidente à madame du Barry. C’est toujours le thème, du parti. Expliquer par la favorite tout ce qui peut être contraire aux Choiseul, même ce qui provient de leur propre fait, de leur faute personnelle avérée. L’aveu de madame du Deffand est bon à noter. La fierté,
la provocation des amis du ministre ressemblent trop à l’insolence, et ne peut manquer de déplaire (sous entendu au roi), d'envenimer les esprits. Puis, au moment où cet aveu lui échappe, madame du Deffand, en véritable et incorrigible Ghoiseul, ajoute :
« Les autres (ceux du parti d’Aiguillon) ont tant d’infamies, de bassesses, de fourberies, et sont si fort à découvert, qu’ils sont en horreur au public, et qu’ils n’ont de partisans que leurs complices. »
C’est une personne, qui se pique de modération, qui tient ce langage; les autres, c’est-à-dire M. d’Aiguillon, M. de Maupeou, M. de la Yauguyon sont les coupables d’infamies, de fourberies et de bassesses. La vertu est représentée par les Choiseul, les Besenval, les maréchales de Luxembourg, les marquises du Deffand et autres personnages d’une moralité non moins sévère.
Ces mêmes rumeurs sur la chute prochaine du ministre, étaient répandues partout. Le 1er septembre Marié-Thérèse disait à M. de Mercy :
« De Spaa, on écrit que Choiseul sera disgracié, ou, au moins, on le laissera se retirer, le duc d’Aiguillon à sa place, — à la tête du militaire, Broglie, — à la place de la marine, Maillebois. Je n’en crois rien, mais ces bruits m’étonnent, je vous préviens pour votre direction seule L »
Le bruit avant-coureur du grand événement circulait donc de Paris à Londres et de Belgique en France en passant par Vienne. On le conçoit, lorsqu’on suit
l. Vol. I, p. 47.
l’affaire des Parlements qui marchait toujours parallèlement. Le Parlement de Bretagne avait imité les parlementaires de Bordeaux et de Toulouse Malgré toutes les défenses du roi, il continuait à s’occuper de l’affaire d’Aiguillon. L’union apparente ou réelle des parlements, qui tendaient à se constituer en un seul corps divisé en classes, les correspondances établies entre eux étaient considérées comme une confédération criminelle, comme un attentat à l’autorité royale. Le ministère résolut donc de frapper un coup d’Etat en faisant tenir au roi un lit de justice. Nous laisserons raconter l’événement à madame du Deffand, qui l’a retracé pour Horace Walpole sous une forme légère, mais saisissante :
Caris, lundi 3 septembre 1770.
« J’avois soupé le samedi (1er septembre) avec le grandpapa (M. le duc de Choiseul) et mesdames du Châtelet, et de Damas; rien n’annonçoit l’orage,- le grand-papa étoit gai ; il étoit arrivé le matin à Gennevilliers pour chasser; il devoit y coucher, le lendemain aller au Conseil à Versailles, et le lundi partir pour ia Ferté, chez La Borde, d’où il devoit revenir le mercredi o.
« Ce matin, à 10 heures, j’entends tirer le canon, je suis étonnée..., je sonne mes gens, on me dit : — La place Louis XV est pleine de mousquetaires. Le Roy vient d’arriver au Parlement. — Voilà que je me figure que tout est perdu, que l’on va faire main basse pour le moins
sur une partie du Parlement, que peut-être . Enfin, la
tête me tourne. »
Après avoir formé divers projets, elle continue ainsi :
« Je reste dans mon lit et je m’endors, après avoir
entendu de nouveau le canon. Le Roy n’étant pas resté plus d’une demi-heure ou trois quarts d’heure au Parlement, à 2 heures, on lui apporte un bulletin delà grosse duchesse (madame d’Aiguillon)... ; il ne s’est agi que de l’affaire de M. d’Aiguillon... ; le Roy a réprimandé son Parlement, a fait enlever les minutes, les grosses et toutes les pièces de la procédure, a défendu qu’il fût jamais plus question de cette affaire, et a ajouté à cette défense les plus sévères menaces si l’on y contrevenoit.
« Personne n’étoit averti de la résolution. qu’avoit prise le Roy, et ce ne fut que le dimanche à dix heures et demie du soir, au sortir du conseil, que Je Roy déclara ce qu’il devoit faire le lendemain matin. Il le dit à tout le monde et particulièrement au grand-papa qui lui dit que, comme il ne lui étoit pas nécessaire dans cette occasion, il lui demandoit s’il ne pouvoit pas faire son petit voyage. Le Roy y répondit de bonne grâce. Le grand-papa partit le lendemain à six heures; il arriva ce soir à neuf ou dix, et la grand’maman revient aujourd’hui de Gennevilliers pour l'attendre. Je souperai avec eux ce soir.
— Je ne vous envoie point le Bulletin de madame d’Aiguillon, il n'est pas exactement fidèle. Je vous envoie l’imprimé du Parlement1. »
Le récit de madame du Deffand est fort intéressant, il donne bien la physionomie d’un lit de justice. L’aspect militaire, le bruit du canon, la présence du roi menaçante et rapide : Ce qui suit est encore plus curieux. On voit un conseil, auquel M. de Ghoiseul n’assiste point, quoiqu’il fût à Versailles. Il s’y prend une résolution importante et le duc ne la connaissait pas, puisque c’est par le roi qu’il l’apprend.
Le ministre passe outre et demande à faire son petit