‹ Histoire de madame du BarryChapitre 5 sur 304 · LE PARC-AUX-CERFS · texte numérisé non relu

LE PARC-AUX-CERFS

Sous la direction de madame Pompadour, le Parcaux-Cerfs‘ devint presque une institution. Une dame Bertrand y commandait en chef. Elle avait été femme de charge chez Le Bel, et celui-ci était en réalité l’administrateur de l’établissement, il s’y faisait appeler Monsieur Durand. Le roi seul l’appelait Dominique, dit

4. On lit dans l'observateur français par Damiens de Gomicourt, vol. X, p. 179, 1770: « Le lord B... a à Londres un serrail. Un vaisseau va tous les ans en Géorgie acheter des beautés pour

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madame du Hausset, c’était effectivement l’un des prénoms de Le Bel, qui, dans son acte de baptême, est appelé Dominique-Guillaume. La dame Bertrand était sa contidentissime. Deux vieux domestiques, une fille moitié servante, moitié femme de chambre et une cusinière complétaient la maison. Guimard, garçon du château, était encore un des affidés appelés dans les grands circonstances. Tel était sommairement le personnel des agents secrets des plaisirs du roi. Quel que fut le mystère dont on s’entourait, « cela était toujours su, dit Barbier, des personnes intéressées ou étant dans l’intimité du château.» On n’ignorait pas qu’une maison située dans le quartier du Parc-aux-Gerfs avait été louée et meublée pour les amusements clandestins du monarque. On en causait, on s’en occupait à Paris, la chose était donc déjà ébruitée. « On a voulu soutenir au garde général des meubles de la couronne, dit encore Barbier, que la maison avait été meublée par ses ordres... On rapporte même que l’aventure a été découverte à Versailles à l’occasion d’une belle pendule qu’un homme apportait au Parc-aux-Gerfs... C’est le courtisan, continue Barbier, ou un premier valet de chambre qui aura eu ordre de faire meubler cette maison. » Cette conjecture n’était pas éloignée de la vérité, Si l’on parlait de la maison du Parc-aux-Cerfs, on s’entretenait naturellement de celles qui devaient Thaïe meubler. Cela paraît tout simple et lord B... n’en est pas moins membre de la Chambre haute. »

Et madame Lebrun, qui par suite de l’émigration, avait séjourné longtemps en Russie, dit dans le même sens:

« La grande fortune du prince Kourakin lui permettait de tenir chez lui l’état d’un souverain. J’ai même entendu rapporter qu’il avait un sérail dans son palais et qu’il n’était pas le seul à Moscou qui déployât ce luxe oriental. » Vol. II, 65, édit. Charp.

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biter ; les historiettes ne tardèrent pas à circuler jusque dans la capitale. C’est ce que Barbier exprime par ces mots : « On fait des contes à Paris. » Malheureusement ces contes étaient de l’histoire. Ils ont trouvé un écho dans le Journal de d'Argenson, dans les Mémoires du duc deLuynes, dans ceux de madame du Hausset et de madame Gampan, enfin dans’ les Rapports de Sartine, sans parler de beaucoup d’autres sources de moindre importance. L’ensemble de ces documents permet de dresser un catalogue d’une dizaine de noms que voici dans un ordre à peu près chronologique :

Mademoiselle Tiercelin.

— Morphise ou O’Murphy.

— • Fouquet.

— Hénaut.

— Robert.

— David.

— Selin.

— Giambone.

— Varnier.

— Mimi.

Inconnues dont l’existence est cependant certaine.

Mademoiselle Tiercelin aurait été remarquée par Louis XY dès lage de neuf ans et élevée pour ses plaisirs. Cette partie de l'aventure a le tort de ressembler beaucoup à l’histoire de mademoiselle de Romans et de n’avoir pour garant que Soulavie, écrivain abject. Quelque défiance qu’on doive avoir contre de pareils récits, le fond de l’anecdote est vrai. Le nom de mademoiselle Tiercelin revient fréquemment dans les registres authentiques des dépêches du roi (Archives générales,

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O1 454 à 702), il figure également dans les Archives du couvent de Sainte-Élisabeth, et, ce qui est plus encore, au Livre rouge, on y lit ces mentions, p. 156 :

N° 80. — Pour payer les dettes de mademoiselle

Tiercelin, 210,000 livres.

N° 82. — Pour la même, en rentes

viagères, 80,000 —

Mademoiselle Morphise, ou Mot' fi, ou 0‘Murfi Elle est peut-être la mieux connue des beautés passagères du Parc-aux-Cerfs. Barbier dit positivement, dès le 23 mars 1753, « qu’elle est logée dans le quartier, » et il répète encore, en avril, « qu’elle loge à Versailles au Parc-aux-Cerfs.» D’Argenson précise bien davantage; il affirme «qu’elle a actuellement (1er avril 1753) une petite maison au Parc aux Cerfs, avec une gouvernante, une femme de chambre, une cuisinière et deux laquais.» Le roi lui ayant demandé si elle le connaissait, elle aurait répondu qu’il ressemblait à un écu de six livres, si tant est que ce ne soit pas un ana ayant eu cours à plusieurs reprises. Louis XV passait pour l’aimer ou du moins s’en amuser beaucoup. D’Argenson cite ce mot d’elle, qui est assez piquant: « Le roi allait faire un

1. L’origine de mademoiselle Morfi a donné lieu à beaucoup de doutes. Les uns veulent qu’elle fût Grecque, comme Casanova qui prétend l’avoir connue; d’autres en font une irlandaise, de ce nombre est d’Argenson.

Était-elle fille d’une revendeuse du Palais-Roval, d’un savetier ou d’un ancien militaire? La seule chose que nous puissions affirmer, c’est que, dès 1707, le nom semble naturalisé en France; ainsi, on trouve à la date du 6 septembre de cette année un acte de vente, devant Vatry, notaire à Paris, par Jacques Hutereau à Catherine Morfy. ( Archives nationales, département de la Seine, Paris, quartier Saint-Marcel, A et Q, 1350).

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voyage de trois jours à Choisy; elle soutint que pour elle il serait de cinq ; que le jour du départ elle ne ferait que pleurer et que le jour du retour du roi elle mourrait de joie. » Cette saillie fit manquer le voyage. Elle avait une humeur folâtre. Le roi lui ayant donné une belle tabatière, elle se mit h sauter et à danser sur les chaises. (D’Argenson.)

Mademoiselle Morphise devint mère d’une fille en mai 1754 (de Luynes). Madame de Pompadour fidèle au rôle qu’elle s’était imposé, s’offrit au roi pour élever l’enfant et lui inspirer des sentiments dignes de sa naissance. Le 25 novembre 1755, la mère fut mariée à un pauvre gentilhomme d’Auvergne, Jacques de Beaufranchet d’Ayat, capitaine au régiment de Beauvoisis. Il reçut pour lui une somme de 50,000 livres comptant, outre une dot de 200,000 livres pour la demoiselle, un trousseau et beaucoup de diamants. Naturellement il fut chansonné ! Nous avons trouvé dans le recueil de M. de Paulmy ce refrain ainsi annoté :

Sur l’air: Cela ne me surprend pas.

Qu’un Egrefin, pour avoir des ducats,

Du maistre épouse une maîtresse,

Cela ne me surprend pas.

La première note indique qu’il s’agit ici d’un capitaine aide-major au régiment de Beauvoisis. La seconde porte ces mots : « La demoiselle Moréfie (sic). » Cette chanson courait en 1756. M. Beaufranchet d’Ayat se vengea noblement : il se fit tuer à Rosbach le 5 novembre 1757.

S’il faut en croire Pidansat de Mayrobert dans ses Anecdotes, la fille de Morphise aurait épousé un neveu de l’abbé Terray (p. 73).

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Le 9 novembre 1770, M. de Saint-Florentin écrivait au sieur Begon la lettre suivante1 :

« L’assurance, monsieur, que vous m’avez donnée du besoin réel dans lequel se trouve la demoiselle Murphy et le témoignage que vous rendez de la pureté de ses mœurs et de sa conduite m’ont déterminé à proposer au roy de lui accorder une petite subsistance. J'aurais désiré que les circonstances eussent permis que la pension fût un peu plus forte.

« Je suis très aise d’avoir trouvé cette occasion de vous obliger et je saisirai toujours celle où je pourrai vous marquer, etc., etc. »

O1 412, p. 813, Ar c/i. nat.

Une tradition versaillaise veut que le charmant profil qui se trouve dans le tableau de Boucher, de l’église Saint-Louis, saint Jean-Baptisle prêchantdans ledésert, soit celui de Morphise. Nous ne pouvons que constater l’existence de ce bruit en notre qualité d’ancien habitant de Versailles. Nous ne pouvons pas en garantir l’exactitude.

Voici le portrait écrit que nous a laissé Casanova de Seingalt qui dit l’avoir connue de très près :

« Blanche comme un lis, Hélène avait tout ce que la nature et l’art des peintres peuvent réunir de plus beau, la beauté de ses traits avait quelque chose de suave... ses yeux bleus avaient tout le brillant des plus beaux yeux noirs.

« La jeune Morphy, carie roi l’appela toujours ainsi, plût au monarque par sa naïveté et sa gentillesse plus que

1. Intendant dans la marine à Dunkerque, il est souvent question de lui dans le Journal de Sartine. Il paraît avoir été fort répandu dans le monde des femmes galantes de Paris.

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par sa rare beauté, la plus régulière que je me souvienne avoir vue. Il la mit dans un appartement de son Parcaux-Cerfs, véritable harem de ce monarque voluptueux. » (. Mémoires de Casanova , II* vol. chap. XIV. p. 234.)

Mademoiselle Morphy, mariée et éloignée de la cour, le roi, dit d’Argenson, a pris à son service sa jeune sœur qui a dix-sept ans. « C est un goût de noire monarque d’aller ainsi de sœur en sœur. » Allusion évidente et mordante à l’histoire des demoiselles de Nesles.

A la petite Morphise succédèrent : mademoiselle Fouquet, fille d’une coiffeuse, et une demoiselle Hénaut; voici ce qu’en dit d’Argenson:

« Madame la marquise de Pompadour est plus favorite que jamais, quoique le roi ait présentement un petit sérail secret dans ses cabinets, composé de trois grisettes, jeunes et jolies: mademoiselle Fouquet, fille d’une coiffeuse; la demoiselle Hénaut, et une troisième de la même extraction (12 juin 1756). »

Barbier dit pareillement: «Il est connu de bien des gens et surtout de la Cour, qu’il y a actuellement deux jeunes et très jolies filles à Versailles que le roi voit; on dit même que depuis quinze jours, il y en a une troisième. » (19 février 1756.)

Et le duc de Luynes :

« Les maîtresses passagères continuent...

« Des deux maîtresses que le roi a actuellement, il y en aune qui peint fort bien et qui a peint le roi ; celle là est grosse; l’autre s’appelle Robert, c’est une fille extrêmement jolie qui a de l’esprit, qui est fort bien élevée. Il y

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en a une qui demeure au Parc-aux- Cerfs, et l’autre dans le château.

« Il y a encore une autre maîtresse qu’on appelait Fouquet, on lui a donné dix mille écus et on l’a mariée, mais assez mal (14 février 1756). »

M. le duc de Luynes,MM. d’Argenson et Barbier écrivaient leur journal, chacun de leur côté, à l’insu l’un de l’autre. Cependant ils rapportent le même fait, à la même date, comme s’ils s’étaient concertés entre eux! Le vide laissé par Morphise a été remplacé par un trio de jolies grisettes, qui demeurent au Parc-aux-Cerfs ou au château, probablement dans ces chambres situées du côté de la Chapelle, dont parle madame du Hausset.

Madame David. On lit dans le journal de M. de Sat tine, sous la date du 8 janvier 1762 : «M. le prince de Rohan a fait une infidélité à la dame de Fleury, cydevant demoiselle Dufresne, sa maîtresse, pour les beaux yeux de madame David, connue pour avoir séjourné quelque temps à Versailles au Parc-aux-Cerfs .

L’auteur des Anecdotes parle aussi de cette personne en faisant l’énumération des femmes qui ont été au Pai c-aux-Cerfs ,il dit d elle: « Madame David, femme d’un commis avancé dans les vivres, p. 73. Edit de 1776. »

Sous la même date :

« Le bruit a couru que la demoiselle Yarnier est accouchée d’un fds et que le roi est si satisfait qu’il ne la quitte point, ce qui cause beaucoup d’inquiétude à madame de Pompadour. »

Cette demoiselle Varnier aurait été aussi l’une des sultanes du Parc-aux-Cerfs.

11 en est de même d’une demoiselle Selin, signalée

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par Pidansat de Mayrobert dans les Anecdotes, p. 73. Celle-ci aurait été Bretonne, fille de condition, elle aurait mieux aimé rester dans un couvent que de se marier; on lui aurait fait un sort distingué.

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