Id., p
JEAN DU BARRY, ^3
armes dans les cercles de Franconie , s’étonnait qu’il put aspirer de prime saut à être ministre d’un grand électorat. Mais nous qui savons les ambitions primitives du gentilhomme de Lévignac, nous retrouvons bien notre homme, mêlant a ses spéculations galantes des visées diplomatiques.
Nous allons le voir figurer dans les rapports de police sur les femmes galantes, 1759-1760, et à côté des noms les plus infamants.
P- 441; ~ La Gourdan a envoyé, à huit heures du soir la demoiselle Martin chez M. le comte du Barry, qui l’a présentée à M. le maréchal de Richelieu, et il les a laissés ensemble dans sa chambre. M. du Barry lui a dit : « Toutes les l'ois que vous aurez besoin de 50 louis, vous pouvez les envoyer prendre chez moi ou chez M. le Maréchal. » M. le Maréchal lui a promis d’aller lui rendre des visites fréquentes. - (Tiré de la collection de M. Bouillyh)
Du Barry nous apparaît ici en compagnie de la Gourdan. Il est le complaisant du maréchal de Richelieu ; il lui prête son appartement et se met généreusement pour l’avenir à la disposition de la demoiselle Martin en lui permettant de tirer à vue sur lui. Celle-ci aurait été ou serait devenue figurante dans les ballets de l’Opéra2.
Si nous ne nous trompons, ce passage a un sens plus ironique que sérieux. Il veut dire que du Barry a trompé le maréchal de Richelieu et l’a joué en lui faisant accepter une pensionnaire de la Gourdan pour une primeur digne du plus haut prix. Il est sous-
1. V. Revue rétrospective, 2e série, juillet-septembre 1835. Journal de bartine , 1er janvier 1762.
JEAN DU BARRY
entendu que le maréchal n’a pas su d'où sortait la demoiselle Martin : sans cela il ne l’aurait, pas payée cinquante louis (deux mille quatre cents francs) pour chaque visite et ne lui aurait pas ouvert un crédit illimité, dont Jean du Barry devait être remboursé avec usure s’il faisait les avances. Du Barry aurait donc joué un rôle doublement honteux, d’abord en ce qu’il aurait servi d’intermédiaire auprès du maréchal, ensuite en ce qu’il aurait trompé M. de Richelieu sur la nature de la personne vendue. Telle est notre interprétation, elle suppose que la demoiselle Martin n’est pas encore entrée à TOpéra. Si déjà elle y eût été connue, le maréchal n’aurait pas eu besoin des bons offices de du Barry, encore moins de la Gourdan pour se mettre en communication avec une fille de théâtre. Le sens vrai de cette nouvelle recueillie par Marais ou l’un de ses collaborateurs, serait donc que le maréchal aurait été dupé en ce qu’il aurait cru devoir une conquête difficile à du Barry, tandis qu’il n’avaittriomphéen réalité que d’une vertu mercenaire.
L’anecdote du rapport de police nous montre du Barry se poussant auprès du maréchal de Richelieu et cherchant à gagner sa faveur à tout prix.
Elle nous le fait voir en outre en rapport de complicité avec la Gourdan et tramant de concei t une sorte d’escroquerie. Il la connaissait donc bien et elle ne pouvait le tromper, comment croire qu elle lui eût présenté mademoiselle Beauvarnier comme une novice, si elle n’avait été qu’une prostituée vulgaire inscrite depuis longtemps sur ses livres de police. C’est un argument à ajouter à ceux que nous avons précédemment énumérés en faveur de cette thèse*
JEAN DU BARRY
Le 25 septembre 1761, le journal de M. de Sartine nous parle encore de M. du Barry,à propos de mademoiselle Beauvoisin, «jeune personne très aimable demeurant rue Saint-Honoré, bureau des Coches- Saint-Germain. » Un sieur Collet fils, dit-il, intéressé dans les fourrages de l’armée, vient de s’embarquer (sic) avec elle. Précédemment, elle avait été chambrée 1 et entretenue par le sieur du Barry. Le sieur Collet n'a qu’à se bien tenir, car comme elle voit toujours secrètement du Barry, les conseils ne lui manqueront pas pour le faire aller grand train du côté de la monnaie.
Chambrer, mot qui n’est plus usité aujourd’hui, impliquait une idée de violence ou de séduction. Du Barry ne prenait pas les gens de force, mais il avait l’art de les circonvenir par adresse. C’est probablement ce que veulent dire les rédacteurs du journal de M. de Sartine, qui emploient assez volontiers ce mot digne de leur vocabulaire et l’appliquent notamment à du Barry2. Il s’entend donc à séduire par artifice : c’est là une de ses spécialités. Il a un autre talent encore moins honorable et qui va se dessiner de plus en plus. Dans ce premier tableau il ne joue encore que le rôle de conseiller. C’est déjà trop ; car on entrevoit par derrière une tendance à un fort vilain métier.
En 1762, nous le savons, du Barry rebuté par M. de Choiseul ne rêve plus aux ambassades. Il devient
1. On dit chambrer quelqu’un pour dire « le tenir enfermé par une sorte de violence ou do séduction... » Chambrer devient alors un verbe actif. Il n’est plus usité de nos jours. On le trouve dans les Lettres d'une jeune veuve.