‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 25 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

mille caresses^ et j'ordonnai qu'on ne le laissât manquer de rien. Il n'attendit point que je le pressasse de me raconter l'histoire de sa vie.

« Monsieur, me dit-il , vous en usez si noblement avec moi que je me reprocherois comme une basse ingratitude d'avoir quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre non-\ seulement mes malheurs et mes peines, mais en- -^ core mes désordres et mes plus honteuses foi- ■: blesses. Je suis sûr qu'en me condamnant vous ne pourrez pas vous empêcher de me plaindre. » -

Je dois avertir ici le lecteur que j'écrivis son histoire presqu'aussi-tôt après l'avoir entendue , et qu'on peut s'assurer par conséquent que rien n'est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis fidèle jusques dans la relation des réflexions et des sentimens que le jeune avanturier exprimoit de la meilleure grâce du monde. Voici donc son récit, auquel je ne mêlerai jusqu'à la fin rien qui ne soit de lui.

'avois dix-sept ans , et j'achevois \ mes études de philosophie à Amiens, où mes parens, qui sont d'une des meilleures maisons de P..., m'avoient envoyé. Je menois une vie si sage et si réglée que mes maîtres me proposoient pour l'exemple du collège. Non que je fisse des efforts extraordinaires pour mériter cet éloge; mais j'ai l'humeur naturellement douce et tranquille : je m'appliquois à l'étude par inclination, et l'on me comptoit pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour le vice. Ma naissance, le succès de mes études et quelques agrémens extérieurs m'avoient fait connoître et estimer de tous les honnêtes gens de la ville. J'achevai

mes exercices publics avec une approbation si générale que monsieur l'évêque, qui y assistoit, me proposa d'entrer dans Tétat ecclésiastique , où je ne manquerois pas, disoit-il, de m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte^ auquel mes parens me destinoient. Ils me fai- [ soient déjà porter la croix, avec le nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me préparois à retourner chez mon père, qui m'avoit promis de m'envojer bientôt à l'Académie. Mon seul regret, en quittant Amiens, étoit d'y laisser un ami avec lequel j'avois toujours été tendrement uni. Il étoit de quelques années plus âgé que moi. Nous avions été élevés ensemble; mais, le bien de sa maison étant des plus médiocres, il étoit obligé de prendre l'état ecclésiastique, et de demeurer à Amiens après moi pour y faire les études qui conviennent à cette profession. Il avoit mille bonnes qualités. Vous le connoîtrez par les meilleures dans la suite de mon histoire, et surtout par un zèle et une générosité en amitié qui surpassent les plus célèbres exemples de l'antiquité. Si j'eusse alors suivi ses conseils, j'aurois toujours été sage et heureux. Si j'avois du

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