PREMIERE PARTIE
moins profité de ses reproches dans le précipice \ où mes passions m'ont entraîné, j'aurois sauvé quelque chose du naufrage de ma fortune et de ma réputation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses soins que le chagrin de les voir inutiles, et quelquefois*durement récompensés par un ingrat qui s'en offençoit et qui les traitoit d'importunités.
J'avois marqué le tems de mon départ d'Amiens. Hélas! que ne le marquois-je un jour = plus tôt! j'aurois porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devois quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelloit Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras , et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussi-tôt. Mais il en resta une fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé , qui paroissoit lui servir de conducteur, s'empressoit pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si \ . charmante que, moi qui n'avois jamais pensé à ; la différence des sexes ni regardé une fille avec
un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admiroit la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport.
J'avois le défaut d'être excessivement timide et facile à déconcerter; mais, loin d'être arrêté alors par cette foiblesse , je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paroître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenoit à Amiens , et si elle y avoit quelques personnes de connoissance^Elle me répondit ingénument qu'elle y étoit envoyée par ses parens pour être religieuse. L'amour me rendoit déjà si éclairé, depuis un moment qu'il étoit dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fît comprendre mes sentimens , car elle étoit bien plus expérimentée que moi : c'étoit malgré elle qu'on l'envoyoit au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s'étoit déjà déclaré, et qui a causé dans la suite tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention de ses parens par toutes les raisons que mon amour