PREMIERE PARTIE
naissant et mon éloquence scholastique purent me suggérer. Elle n'affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyoit que trop qu'elle alloit être malheureuse, mais que c'étoit apparemment la volonté du ciel, puisqu'il ne lui laissoit nul moyen de l'éviter.
La douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou plutôt l'ascendant de ma destinée qui m'entraînoit à ma perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je l'assurai que, si elle vouloit faire quelque fond sur mon honneur et sur la tendresse infinie qu'elle m'inspiroit déjà, j'employerois ma vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parens et pour la rendre heureuse. Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'oii me venoit alors tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer; mais on ne feroit pas une divinité de l'amour s'il n'opéroit souvent des prodiges.
J'ajoutai mille choses pressantes. Ma belle inconnue sçavoit bien qu'on n'est point trompeur à mon âge : elle me confessa que, si je voyois quelque jour à la pouvoir mettre en
i liberté, elle croiroit m'être redevable de quelque chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j'étois prêt à tout entreprendre; mais, n'ayant pas assez d'expérience pour imaginer tout d'un coup les moyens de la servir, je m'en tenois à cette assurance générale, quinepouvoit être d'un grand secours p.our elle et pour moi. Son vieil Argus étant venu nous rejoindre, mes espérances alloient échouer, si elle n'eût eu
.♦ assez d'esprit pour suppléer à la stérilité du mien. Je fus surpris à l'arrivée de son conducteur, qu'elle m'appella son cousin, et que, sans
V paroître déconcertée le moins du monde, elle me dit que, puisqu'elle étoit assez heureuse pour me rencontrer à Amiens, elle remettoit au lendemain son entrée dans le couvent, afin de se procurer le plaisir de souper avec moi. J'entrai fort bien dans le sens de cette ruse : je lui proposai de se loger dans une hôtellerie dont le maître, qui s'étoit établi à Amiens après avoir été long-tems cocher de mon père, étoit .dévoué entièrement à mes ordres. Je l'y conduisis moi-même, tandis que le vieux conducteur paroissoit un peu murmurer, et que mon ami Tiberge, qui ne comprenoit rien à cette scène,