PREMIERE PARTIE
me suivoit sans prononcer une parole. Il n'avoit point entendu notre entretien. Il étoit demeuré à se promener dans la cour pendant que je parlois d'amour à ma belle maîtresse. Comme je redoutois sa sagesse, je me défis de lui par une commission dont je le priai de se charger. Ainsi j'eus le plaisir, en arrivant à l'auberge, d'entre- j tenir seul la souveraine de mon cœur. •
Je reconnus bien-tôt que j'étois moins enfant que je ne le croyois. Mon cœur s'ouvrit à mille sentimens de plaisir dont je n'avois jamais eu l'idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes veines. J'étois dans une espèce de transporta qui m'ôta pour quelque tems la liberté de la voix, et qui ne s'exprimoit que par mes yeux. Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommoit, parut fort satisfaite " de cet effet de ses charmes. Je crus appercevoir qu'elle n'étoit pas moins émue que moi. Elle me confessa qu'elle me trouvoit aimable et qu'elle seroit ravie de m'avoir obligation de sa liberté. Elle voulut sçavoir qui j'étois, et cette connoissance augmenta son affection, parce qu'étant ^ d'une naissance commune, elle se trouva flattée d'avoir fait la conquête d'un amant tel que moi.
Nous nous entretînmes des moyens d'être Tun à l'autre. Après quantité de réflexions, nous ne trouvâmes point d'autre voye que celle de la fuite. Il falloit tromper la vigilance du conducteur, qui étoit un homme à ménager, quoiqu'il ne fût qu'un domestique. Nous réglâmes que je ferois préparer pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrois de grand matin à l'auberge avant qu'il fût éveillé ; que nous nous déroberions secrètement, et que nous irions droit à Paris, où nous nous ferions marier en arrivant. J'avois environ cinquante écus, qui étoient le fruit de mes petites épargnes; elle en avoit à peu près le double. Nous nous imaginâmes, comme des enfans sans expérience, que cette somme ne finiroit jamais, et nous ne comptâmes pas moins sur le succès de nos autres mesures.
Après avoir soupe avec plus de satisfaction que je n'en avois jamais ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. Mes arrangemens furent d'autant plus faciles qu'ayant eu dessein de retourner le lendemain chez mon père, mon petit équipage étoit déjà préparé. Je n'eus donc nulle peine à faire transporter ma malle, et à