PREMIERE PARTIE
Je me figurai qu'étant un peu en désordre elle vouloit se cacher aux yeux des étrangers qui avoient frappé. J'allai leur ouvrir moi-même. A peine avois-je ouvert que je me vis saisir par > trois hommes que je reconnus pour les laquais . de mon père. Ils ne me firent point de violence, mais, deux d'entr'eux m'ayant pris par les bras, le troisième visita mes poches, dont il tira un petit couteau qui étoit le seul fer que j'eusse sur moi. Ils me demandèrent pardon de la nécessité où ils étoient de me manquer de respect; ils me dirent naturellement qu'ils agissoient par l'ordre de mon père, et que mon frère aîné m'attendoit en bas, dans un carosse. J'étois si ' troublé que je me laissai conduire sans résister et sans répondre. Mon frère étoit effectivement à m'attendre. On me mit dans le carosse auprès de lui; et le cocher, qui avoit ses ordres, nous conduisit à grand train jusqu'à Saint-Denis. Mon frère m'embrassa tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le loisir dont j'avois besoin pour rêver à mon infortune. J'y trouvai d'abord tant d'obscurité que je ne voyois pas de jour à la moindre conjecture. J'étois trahi cruellement; mais par quiPTiberge (^^
fut le premier qui me vint à l'esprit. Traître! disois-je, c'est fait de ta vie si mes soupçons se trouvent justes. Cependant je fis réflexion qu'il ignoroit le lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvoit, par conséquent, l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon cœur n'osoit se rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avois vue comme accablée, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avoit donné en se retirant^ me paroissoient bien une énigme; mais je me sentois porté à l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun, et, dans le tems que je me désespérois de l'accident qui m'arrachoit à elle, j'avois la crédulité de m'imaginer qu'elle étoit encore plus à ■ plaindre que moi.
Le résultat de ma méditation fut de me persuader que j'avois été apperçu dans les rues de Paris par quelques personnes de connoissance qui en avoient donné avis à mon père. Cette pensée me consola. Je comptois d'en être quitte pour des reproches ou pour quelques mauvais traitemens qu'il me faudroit essuyer de l'autorité paternelle. Je résolus de les souffrir avec patience, et de promettre tout ce qu'on exigeroit