PREMIERE PARTIE 4I
de moi, pour me faciliter l'occasion de retourner plus promptement à Paris et d'aller rendre la vie et la joie à ma chère Manon.
Nous arrivâmes en peu de tems à Saint- Denis. Mon frère, surpris de mon silence, s'imagina que c'étoit un effet de ma crainte. Il entreprit de me consoler, en m'assurant que je n'avois rien à redouter de la sévérité de mon père, pourvu que je fusse disposé à rentrer doucement dans le devoir et à mériter l'affection qu'il avoit pour moi. Il me fit passer la nuit à Saint-Denis, avec la précaution de faire coucher les trois laquais dans ma chambre. Ce qui me causa une peine sensible fut de me voir dans la même hôtellerie où je m'étois arrêté avec Manon en venant d'Amiens à Paris. L'hôte et les domestiques me reconnurent, et devinèrent en même tems la vérité de mon histoire. J'entendis dire à l'hôte :
« Ha! c'est ce joli monsieur qui passoit, il y a six semaines, avec une petite demoiselle qu'il aimoit si fort. Qu^elle étoit charmante ! Les pauvres enfans, comme ils se caressoient! Pardi, c'est dommage qu'on les ait séparés. »
Je feignois de ne rien entendre, et je me
laissois voir le moins qu'il m'étoit possible. Mon frère avoit à Saint-Denis une chaise à deux, dans laquelle nous partîmes de grand matin, et nous arrivâmes chez nous le lendemain au soir. Il vit mon père avant moi, pour le prévenir en ma faveur, en lui apprenant avec quelle douceur je m'étois laissé conduire ; de sorte que j'en fus reçu moins durement que je ne m'y étois attendu. Il se contenta de me faire quelques reproches généraux sur la faute que j'avois commise en m'absentant sans sa permission. Pour ce qui regardoit ma maîtresse, il me dit que j'avois bien mérité ce qui venoit de m'arriver, en me livrant à une inconnue; qu'il avoit eu meilleure opinion de ma prudence ; mais qu'il espéroit que cette petite aventure me rendroit plus sage. Je ne pris ce discours que dans le sens qui s'accordoit avec mes idées. Je remerciai mon père de la bonté qu'il avoit de me pardonner, et je lui promis de prendre une conduite plus soumise et plus réglée. Je triomphois au fond du cœur : car, de la manière dont les choses s'arrangeoient , je ne doutois point que je n'eusse la liberté de me dérober de la maison, même avant la fin de la nuit.