‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 37 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

« Tu sçauras donc, reprit mon père, puisque tu l'ignores, que M. B... a gagné le cœur de ta princesse : car il se mocque de moi, de prétendre me persuader que c'est par un zèle désintéressé pour mon service qu'il a voulu te l'enlever. C'est bien d'un homme tel que lui, de qui d'ailleurs je ne suis pas connu, qu'il faut attendre des sentimens si nobles. Il a sçu d'elle que tu es mon fils; et, pour se délivrer de tes importunités, il m'a écrit le lieu de ta demeure et le désordre où tu vivois, en me faisant entendre qu'il falloit main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me faciliter les moyens de te saisir au collet; et c'est par sa direction et celle de ta maîtresse même que ton frère a trouvé le moment de te prendre sans verd. Félicite-toi maintenant de la durée de ton triomphe. Tu sçais vaincre assez rapidement, chevalier; mais tu ne sçais pas conserver tes conquêtes. »

Je n'eus pas la force de soutenir plus longtems un discours dont chaque mot m'avoit percé le cœur. Je me levai de table , et je n'avois pas fait quatre pas pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher sans sentiment et sans connoissance. On me les rappella

par de prompts secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la bouche pour proférer les plaintes les plus tristes et les plus touchantes. Mon père, qui m'a toujours aimé tendrement, s'employa avec toute son affection pour me consoler. Je l'écoutais, mais sans l'entendre. Je me jettai à ses genoux; je le conjurai, en joignant les mains, de me laisser retourner à Paris pour aller poignarder B...

(( Non, disois-je, il n'a pas gagné le cœur de Manon; il lui a fait violence; il l'a séduite par un charme ou par un poison; il l'a peutêtre forcée brutalement. Manon m'aime. Ne le sçais-je pas bien? Il l'aura menacée, le poignard a la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t'il pas fait pour me ravir une si charmante maîtresse! O dieux! dieux! seroit-ii possible que Manon m'eût trahi et qu'elle eût cessé de m'aimer ! »

Comme je parlois toujours de retourner prompteraent à Paris, et que je me levois même à tous momens pour cela, mon père vit bien que, dans le transport où j'étois, rien ne seroit capable de m'arrêter. Il me conduisit dans une chambre haute, où il laissa deux domestiques

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