‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 58 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Manon étoit une créature d'un caractère extraordinaire. Jamais fille n'eut moins d'attachement qu'elle pour l'argent ; mais elle ne pouvoit être tranquille un moment avec la crainte d'en manquer. C'étoit du plaisir et des passe-tems qu'il lui falloit. Elle n'eût jamais voulu toucher un sou, si l'on pouvoit se divertir sans qu'il en coûte. Elle ne s'informoit pas même quel étoit la fond de nos richesses, pourvu qu'elle pût passer agréablement la journée; de sorte que, n'étant ni excessivement livrée au jeu, ni capable d'être éblouie par le faste des grandes dépenses, rien n'étoit plus facile que de la satisfaire, en lui faisant naître tous les jours des amusemens de son goût. Mais c'étoit une chose si nécessaire pour elle, d'être ainsi occupée par le plaisir, qu'il n'y avoit pas le moindre fond à faire sans cela sur son humeur et sur ses inclinations. Quoiqu'elle m'aimât tendrement, et que je fusse le seul, comme elle en convenoit volontiers, qui pût lui faire goûter parfaitement les douceurs de l'amour, j'étois presque certain que sa tendresse ne tiendroit point contre de certaines craintes. Elle m'auroit préféré à toute la terre avec une fortune médiocre ; mais je ne

doutois nullement qu'elle ne m'abandonnât pour quelque nouveau B... lorsqu'il ne me resteroit que de la constance et de la fidélité à lui offrir. Je résolus donc de régler si bien ma dépense particulière que je fusse toujours en état de fournir aux siennes, et de me priver plutôt de mille choses nécessaires que de la borner même pour le superflu. Le carosse m'effrayoit plus que tout le reste , car il n'y avoit point d'apparence de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher. Je découvris ma peine à M. Lescaut. Je ne lui avois point caché que j'eusse reçu cent pistoles d'un ami. Il me répéta que, si je voulois tenter le hazard du jeu, il ne désespéroit point qu'en sacrifiant de bonne grâce une centaine de francs pour traiter ses associés, je ne pusse être admis, à sa recommandation, dans la ligue de l'industrie. Quelque répugnance que j'eusse à tromper, je me laissai entraîner par une cruelle nécessité.

M. Lescaut me présenta le soir même comme un de ses parens. Il ajouta que j'étois d'autant mieux disposé à réussir que j'avois besoin des plus grandes faveurs de la Fortune. Cependant, pour faire connoître que ma misère n'étoit pas

celle d'un homme de néant, il leur dit que j'étois dans le dessein de leur donner à souper. L*offre fut acceptée. Je les traitai magnifiquement On s'entretint long-tems de la gentillesse de ma figure et de mes heureuses dispositions. On prétendit qu'il y avoit beaucoup à espérer de moi, parce que, ayant quelque chose dans la physionomie qui sentoit l'honnête homme, personne ne se défieroit de mes artifices. Enfin, on rendit grâces à M. Lescaut d'avoir procuré à l'ordre un novice de mon mérite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner pendant quelques jours les instructions nécessaires. Le principal théâtre de mes exploits devoit être l'hôtel de Transilvanie, où il y avoit une table de pharaon dans une salle, et divers autres jeux de cartes et de dez dans la galerie. Cette académie se tenoit au profit de M. le prince de R..., qui demeuroit alors à Clagny, et la plupart de ses officiers étoient de notre société. Le dirai-je à ma honte? je profitai en peu de temps des leçons de mon maître. J'acquis surtout beaucoup d'habileté à faire une volte-face, à filer la carte, et, m'aidant fort bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotois assez légèrement pour

tromper les yeux des plus habiles et ruiner sans affectation quantité d'honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire hâta si fort les progrès de ma fortune que je me trouvai en peu de semaines des sommes considérables, outre celles que je partageois de bonne foi avec mes associés. Je ne craignis plus alors de découvrir à Manon notre perte de Chaillot ; et, pour la consoler en lui apprenant cette fâcheuse nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous établîmes avec un air d'opulence et de sécurité. Tiberge n'avoit pas manqué, pendant ce temslà, de me rendre de fréquentes visites. Sa morale ne finissoit point. Il recommençoit sans cesse à me représenter le tort que je faisois à ma conscience, à mon honneur et à ma fortune. Je recevois ses avis avec amitié, et, quoique je n'eusse pas la moindre disposition à les suivre, je lui sçavois bon gré de son zèle, parce que j'en connoissois la source. Quelquefois je le raillois agréablement, dans la présence même de Manon, et je l'exhortais à n'être pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'évêques et d'autres prêtres, qui sçavent accorder fort bien une maîtresse avec un bénéfice.

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