‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 59 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

u Voyez, lui disois-je en lui montrant les yeux de la mienne, et dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiées par une si belle cause. ))

Il prenoit patience. Il la poussa même assez loin ; mais, lorsqu'il vit que mes richesses augmentoient, et que non-seulement je lui avois restitué ses cent pistoles, mais qu'ayant loué une nouvelle maison et doublé ma dépense, j'allois me replonger plus que jamais dans les plaisirs, il changea entièrement de ton et de manières : il se plaignit de mon endurcissement , il me menaça des chàtimens du Ciel, et il me prédit une partie des malheurs qui ne tardèrent gueres à m'arriver.

u II est impossible, me dit-il, que les richesses qui servent à l'entretien de vos désordres vous soient venues par des voies légitimes. Vous les avez acquises injustement : elles vous seront ravies de même. La plus terrible punition de Dieu seroit de vous en laisser jouir tranquillement. Tous mes conseils, ajoûta-t'il, vous ont été inutiles; je ne prévois que trop qu'ils vous seroient bien-tôt importuns. Adieu, ingrat et foible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'évanouir comme

une ombre! Puisse votre fortune et votre argent périr sans ressource, et vous rester seul et nud pour sentir la vanité des biens qui vous ont follement enivré ! C'est alors que vous me trouverez disposé à vous aimer et à vous servir; mais je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et je déteste la vie que vous menez. »

Ce fut dans ma chambre, aux yeux de Manon, qu'il me fît cette harangue apostolique. Il se leva pour se retirer. Je voulus le retenir; mais je fus arrêté par Manon, qui me dit que c'étoit un fou qu'il falloit laisser sortir.

Son discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je remarque ainsi les diverses occasions où mon cœur sentit un retour vers le bien, parce que c'est à ce souvenir que j'ai dû ensuite une partie de ma force dans les plus malheureuses circonstances de ma vie. Les caresses de Manon dissipèrent en un moment le chagrin que cette scène m'avoit causé. Nous continuâmes de mener une vie toute composée de plaisir et d'amour. L'augmentation de nos richesses redoubla notre affection. Vénus et la Fortune n'avoient point d'esclaves plus heureux et plus tendres. Dieux ! pourquoi nommer le

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