‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étuceChapitre 60 sur 100 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

monde un lieu de misères, puisqu'on y peut goûter de si charmantes délices ! Mais, hélas ! leur foible est de passer trop vite. Quelle autre félicité voudroit-on se proposer, si elles étoient de nature à durer toujours? Les nôtres eurent le sort commun, c'est-à-dire de durer peu et d'être suivies par des regrets amers. J'avois fait au jeu des gains si considérables que je pensois à placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoroient pas mes succès, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon, devant lesquels nous nous entretenions souvent sans défiance. Cette fille étoit jolie; mon valet en étoit amoureux : ils avoient à faire à des maîtres jeunes et faciles, qu'ils s'imaginèrent pouvoir tromper aisément. Ils en conçurent le dessein, et ils l'exécutèrent, si malheureusement ! pour nous qu'ils nous mirent dans un état dont il ne nous a jamais été possible de nous relever. ^ M. Lescaut nous ayant un jour donné à sou- '' per, il étoit environ minuit lorsque nous retournâmes au logis. J'appellai mon valet, et Manon sa femme de chambre; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils n'avoient point été vus dans la maison depuis huit heures, et qu'ils

éioient sortis après avoir fait transporter quelques caisses, suivant les ordres qu'ils disoient avoir reçus de moi. Je pressentis une partie de la vérité; mais je ne formai point de soupçons qui ne fussent surpassés par ce que j'apperçus en entrant dans ma chambre. La serrure de mon cabinet avoit été forcée, et mon argent enlevé avec tous mes habits. Dans le tems que je réfléchissois seul sur cet accident, Manon vint, toute effrayée, m'apprendre qu'on avoit fait le même ravage dans son appartement. Le coup me parut si cruel qu'il n'y eut qu'un effort extraordinaire de raison qui m'empêcha de me livrer aux cris et aux pleurs. La crainte de communiquer mon désespoir à Manon me fît affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis en badinant que je me vengerois sur quelque dupe à l'hôtel de Transilvanie. Cependant elle me sembla si sensible à notre malheur que sa tristesse eut bien plus de force pour m'affliger que ma joie feinte n'en avoit eu pour l'empêcher d'être trop abbattue.

t' Nous sommes perdus I '> me dit-elle, les larmes aux yeux. Je m'efforçai en vain de la consoler par mes caresses : mes propres pleurs

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