IIO HISTOIRE DE MANON LESCAUT
l'esprit. C'est dommage que cet enfant-là n'ait pas un peu plus de monde.
— Ho ! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les églises, et je crois bien que j'en trouverai à Paris de plus sots que moi.
— Voyez, ajoûta-t'il, cela est admirable pour un enfant de province. »
Toute notre conversation fut à peu près du même goût pendant le souper. Manon, qui étoit badine, fut sur le point, plusieurs fois, de gâter tout par ses éclats de rire. Je trouvai l'occasion, en soupant, de lui raconter sa propre histoire et le mauvais sort qui le menaçoit. Lescaut et Manon trembloient pendant mon récit, sur tout lorsque je faisois son portrait au naturel; mais l'amour propre l'empêcha de s'y reconnoître, et je l'achevai si adroitement qu'il fut le premier à le trouver fort risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis étendu sur cette ridicule scène. Enfin, l'heure du sommeil étant arrivée, il parla d'amour et d'impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi. On le conduisit à sa chambre, et Manon, étant sortie sous prétexte d'un besoin, nous vint joindre à la porte. Le carosse, qui nous attendoit trois ou quatre